Sin Matar

Il serait sûrement très péremptoire de ma part de dire que je l'avais tout de suite su, pourtant toute sincérité dehors, je ne pense pas être si loin de la vérité. Je devais, je crois, le savoir depuis toujours et redoutais inconsciemment que l'évidence ne m'éclate un jour en pleine figure. J'en appréhendais pas tant la révélation elle-même, mais plutôt la violence de l'explosion, le tonnerre de la déflagration et l'injuste rumeur qui s'en suivrait inévitablement et que je refusais de devoir d'affronter de nouveau.

Les cours de récréation couvent d'une violence latente, fourmillent de fantasmes inavoués et de combats apparemment inoffensifs, sans heurt, sans armes. Une erreur, une fois. En rangs serrés et sans mot dire, le groupe courtois déraille pour rire, puis dégénère en meute aveugle cernant sa victime qui, hébétée et solitaire, dos au mur, baisse finalement les yeux, cherche à tâtons une corde providentielle qui lui permettraient de se soustraire à la honte inique, de disparaître à jamais. Ou un long rasoir affûté aussi vengeur que ravageur ?
Acculé contre la vieille porte verte des latrines, le sang encore chaud du chien galeux que j'avais soustrait à la curée s'insinuait dans mes manches et coulait lentement le long de mes bras et, maladroitement, je ne savais comment maintenir son cadavre inerte et brisé contre mon ventre.  Implacables, furieux, une ride de cruauté inassouvie leur barrant le front, ils continuaient d'avancer sévères, menaçants, forts de leur nombre, bras armés levés prêts à frapper de nouveau, le regard exorbité et glacial. La porte vermoulue avait cédé à mon recul, refermée sur moi et barricadée de l'extérieur dans l'explosion des cris de victoire et la rumeur de ricanement venimeux.
Dans l'obscurité suintaient les odeurs de toutes leurs pisses mélangées et l'acide rancoeur de l'injustice et de l'humiliation. Dans le flot des larmes que je n'ai pas pleurées, j'en appelais à la mort en maudissant le ventre de ma mère et du haut de mes huit ans, je jurais dans le noir et la solitude que jamais plus de ma vie je subirais les assauts haineux d'aucune foule, que jamais plus je ne reculerais, ni ne céderais. Jamais, plus jamais !

Conjurer le sort ou se construire une existence, j'ai passé une partie de ma vie à dresser autour de moi des montagnes d'artifices aux variantes renouvelées, des carapaces faites de stratagèmes élaborés. Mais surtout, je me suis forgé une discipline draconienne pour rester droit, être aussi irréprochable, infaillible et offrir au regard des autres un masque serein et lisse, teinté d'un sourire  aimable, constant, énigmatique.
Et puis, j'avais fini par oublier et me sentir hors d'atteinte des agressions humaines, pour confier aux seules cornes des toros le droit de juger de ma vie de torero bercé de routines entretenues et parfaitement huilées.
Ce geste mille fois répété, décomposé, décortiqué au ralenti, j'ai le bras sûr et vigoureux, l'oeil averti. J'ai appris à conjuguer ma respiration au souffle rauque du fauve, à ramasser mon corps en lui-même, à concentrer toute mon énergie pour bondir, planter et me dégager.
Affûté, métallique, entre les cornes qui me guettent, je suis l'épée et je suis la mort qui traverse la vie comme une étoile filante transperce le ciel sans que le ciel s'effondre ou que la vie s'arrête, juste le temps d'un voeux ou d'un soupir.
D'une rive à l'autre des terres taurines, j'ai estoqué des centaines de toros d'une lame fulgurante et entière, ne laissant dans l'air que l'éclat furtif du métal irisé par les rouges flamboyants du couchant et l'écho mat d'un corps foudroyé qui s'effondre à regret.
L'instant de vérité condensé dans un éclair ciselé et fatal, j'avais érigé la mort implacable parfaitement offerte en un véritable chef d'oeuvre réitéré sans faille, sublimant le sacrifice.
Des centaines de fois j'ai plongé mes doigts dans la blessure ouverte, dans les chairs, dans le sang chaud et collant dont le flux puissant venait battre contre ma peau. Des centaines de fois, j'ai senti sous les poils englués les palpitations ultimes du coeur qui se lovait dans le creux de ma main pour une dernière étreinte, comme ce chien errant déchiqueté au plus noir de la nuit.

Malgré les ors et les triomphes bruyants, alors que le léger voile vitreux éteint la dernière lueur de leur regard, en songe, je recouvre de draps blancs immenses les meubles de ma maison close dans la pénombre du deuil et mon âme se fend éperdument.
Matador ! Je t'ai tué des centaines de toros. Matador ! Je n'aime pourtant pas cette mort qui cèle la mienne au fond de leurs yeux.

 Petites arènes de campagne. Festival automnal pour conclure la temporada entre amis avant l'hibernation. Dernier toro de la tarde. Dès qu'il est sorti du toril et qu'il est venu crânement se placer au dessus du burladero d'où je l'observais, j'ai deviné. Dans la chaleur de son souffle qui inondait mon visage, dans l'odeur de son haleine qui pénétrait mes poumons, dans la poussière qui finissait de retomber lentement autour de lui, j'ai senti que ce toro ne pouvait pas mourir.
Ou alors était-ce dans sa manière de jeter un rapide coup d'oeil d'un côté et de l'autre avant de plonger son regard dans le mien que j'ai compris que je ne le tuerai pas. Sans doute à cet instant précis, l'a-t-il su lui aussi. Réfugiés dans ce tout petit espace de temps, perdus au fond l'un de l'autre où nous avons peut-être réalisé que modelés de chair et de sang, nous n'étions pas si différents, que nous espérions singulièrement autre chose.

Le mistral violent tourbillonne au centre de la piste et ramène des campagnes alentours des paquets d'herbes sèches, jaunes et hirsutes qui dansent, s'agglutinent et fouettent les visages.
Pour la troisième fois je reprends mon toro, le replace en faisant attention au terrain, à l'abri du vent. De nouveau, je fixe son attention dans la toile de ma muleta allongée sous son mufle, arme l'épée, vise, change d'appui, respire profondément et plonge entre les cornes. Au bout de mon bras, pour la troisième fois, l'arme dévie, glisse le long de l'épaule de l'animal et tue le sable.

Les ombres s'allongent au sol, inexorablement.
Le corps transi de froid, vexé jusqu'au bout des ongles et noué de honte, je perçois comme autant de flèches, les ondes grossissantes de réprobation et les vagues rageuses d'hostilité qui parcourent les gradins et me transpercent le coeur l'une après l'autre. Qu'un seul se lève, je resterai au centre du cercle, droit !
Le vent polaire se charge pour moi de chasser les rumeurs et balayer les insultes ; toute patience, toute indulgence vaincues, les ombres furtives ou bruyantes abandonnent peu à peu, rejoignent les véhicules et la chaleur des habitacles confinés.
Dégoulinant d'une sueur acide qui perlait glaciale entre mes épaules,  la rage au coeur, la colère au ventre, d'un geste impératif j'avais renvoyé tous les membres de la cuadrilla, les vouant à l'enfer, au diable et bien pire. Sans même les regarder s'éloigner, j'avais repris, la muleta encore et encore, tétanisé, obstiné, captais l'attention de l'animal inlassable dans tous les terrains possibles, dans chaque centimètre carré de la piste dont nous avions déjà fait le tour plusieurs fois. Incontrôlable, arrogante, la pointe de l'épée continuait de planter le sable dans un crissement cynique. Il fallait que j'y arrive, il le fallait.

Alors que les derniers rayons plongeaient dans l'obscurité, la terre s'était entièrement dépeuplée. Le moteur du camion frigorifique de l'abattoir qui s'était éteint au loin, les panneaux des vans à chevaux qu'on verrouillait, les conteneurs d'ordures bringueballant sur les graviers, les claquements des bacs à bouteilles, le gong vibrant de la grande poêle à paella, le claquement des grands volets de bois qu'on avait enclenché tristement pour fermer la bodega, quelques saluts désabusés.
Et les faisceaux des phares fardèrent les roseaux des fossés de derniers reflets fantomatiques et agonisèrent silencieux à l'horizon.

La pénombre n'existe pas vraiment, que dans la chaleur résiduelle du sol baigné de soleil, gorgé de couleurs, un soupir entre la vie et la mort, un vestige chaleureux et vivace qui s'étiole sans retour. Entre l'ombre et la lumière, au sol, juste une ligne floue, mouvante et impalpable qui culbute sur chaque grain de sable alors que le soleil décline avant de basculer dans le noir.
La nuit était complète, sombre et semblaient définitive. Chaque grain de sable avait souffert en silence cette petite mort qui efface l'ocre pour la froideur de granit. Les planches des burladeros craquaient, grinçaient et se lamentaient sous les assauts assourdissants et les coups de butoir désordonnés des bourrasques violentes qui ridaient la piste ravagée d'une vieillesse prématurée.

Le gradins s'étaient vidés et laissaient à la lune le soin de nimber les bancs d'une blondeur troublante où une poignée d'irréductibles aficionados accrochés aux planches, voulaient y croire encore. Raidis, les corps desséchés par le vent, des lambeaux de peau parcheminée se détachaient de leurs visages émaciés et pourtant attentifs pour se planter sur les ronciers qui débordaient des talenqueras et envahissaient l'arène. Harpe éolienne de fin du monde, le mistral tintait dans leurs os blanchis qui grelottaient, se détachaient comme feuilles d'automnes et tombaient en poussière, l'un après l'autre, en désordre, au hasard.

    J'avais repris ma muleta. Au coeur de la nuit, je ne distinguais de mon adversaire que le relief de ses cornes sous une lune blême et la flamme humide dans ses yeux. Je l'amenais une fois de plus au centre du cercle. Il suivait la toile comme on s'enivre d'un parfum, humait son odeur, passait et repassait autour de moi inépuisable, sans perdre de sa force, de son allant, toujours généreux. Je savais qu'il connaissait depuis longtemps la forme de mes jambes, la cambrure de mes reins, qu'il entendait battre le sang dans mes veines, la colère dans mes tempes et le doute immense et douloureux qui tournait sous mon crâne. Était-ce à dessein qu'il persistait de se laisser tromper par le leurre que je lui présentais, l'envie irrésistible de poursuivre la danse ? Le besoin insensé d'aller jusqu'au bout du combat, de l'épreuve ou de la complicité ? De forcer l'amour, contraindre la mort et remonter le temps ?

Enroulée au bout du palo, j'avais glissé la toile sous son mufle et j'entendais le soufflet sourd de ses poumons qui rejetait sur mes pieds un air tiède et douillet. J'entrais en moi-même pour reprendre le geste, en concentrer l'élixir en une toute petite boule dense blottie au centre de mes entrailles. Je prenais mon temps, tentait de retrouver mon calme, une sérénité enfouie et oubliée, le goût du lait, l'odeur d'un sein chaud et généreux.

Sous les attaques redoublées d'un vent devenu rage qui se déchaînait en tempête, les planches écaillées et vermoulues des burladeros s'étiolaient, se disloquaient et s'effondraient avec fracas en soulevant des nuages de poussières et des paquets d'herbes entremêlées chargées de lucioles amoureuses. Le monde en détresse étouffait de ses abus, se dissolvait dans les infinis méandres de ses mensonges, succombait à la violence qu'il avait sécrété et s'écroulait par pans successifs.
Sous le ciel étoilé et clair, il ne restait que la piste suspendue au milieu de nulle part, que cet anneau unique ininterrompu sans début ni fin, le cercle parfait de la vie, de la lune, de la terre. De la mémoire. Et si l'arc de tes cornes se ferme avec celui de mes bras, la force vitale réside en son centre.

Le taureau n'avait pas bougé d'un poil, toujours au milieu de l'arène dévastée et j'étais aussi là, devant lui au coeur de la nuit, cerné par l'écho infini du désastre. Toujours là, entre ses cornes, à essayer de tuer celui qui ne pouvait pas mourir, depuis un jour, depuis des nuits, des siècles, une éternité.
J'expirais profondément, sans colère, toute nervosité diluée et préparait l'explosion. En vain, le bras armé dans l'obscurité, l'épée aujourd'hui inutile pesait à mon poignet de honte et de lassitude. Lancée vers la lune blanche, l'estoc alla résonner à l'autre bout du monde en perdition. Le chagrin montait de la terre désertée, vague tardive, déferlante à contre-courant, remontait à sa source pour y puiser l'énergie originelle.

Le geste, juste le geste et la mort simulée. J'ai pointé le bras, fait face, plié la jambe, lancé la toile et bondi. La main nue et désarmée frappe rapide et fulgurante, juste dans la croix, enfin rassurante.
Une main aiguisée, les doigts tendus et serrés qui plantés dans la chair pénètrent sans heurt le corps du taureau. Emporté par l'élan, mon bras entier s'enfonce entre ses épaules, frôle les poumons larges et chauds, puis mon corps entier s'engage dans l'ouverture, et poursuit sa route, s'enroule autour du coeur énorme qui frappe mes tempes, palpite sur ma peau, étreint mon sexe, m'enveloppe, m'engloutit, chante mes souvenirs et me berce. J'ai huit ans et j'ai dix milles ans.
L'instant est chaud qui console mes peines et panse mes blessures du plus profond de ses entrailles généreuses et aimantes où se faufile plus qu'un bonheur, l'esquisse d'une réconciliation.
Interrompant le charme et le réconfort, l'espace d'une seconde ou le temps d'une vie, une contraction sismique m'expulse au sol entre ses pattes plantées dans le sable gris au milieu des paquets d'herbes folles que le vent malmène encore. Sa langue énorme et rugueuse lèche son sang, mon corps, mon visage et mon sourire, la caresse d'une mère.


Seul au milieu de la nuit, un chien hirsute, boiteux et moche erre le long des trottoirs gras sous les réverbères pâles et poussiéreux. Quelques appels lointains fendent le silence urbain. L'aube est proche.
Gluant, trempé de la tête aux pieds, je grelotte et ramène machinalement le drap sur moi, tapote l'oreiller écrasé en me retournant pour enfouir au creux de ses plumes le malaise d'un rêve incertain. Je vais toréer cet après-midi pour le dernier festival d'automne dans une petite arène de campagne, il faut que je sois en forme et que je dorme.


Catherine Le Guellaut, Le Sambuc, 08-II-2006