La chute et le silence, ébauche

    Le Rouquin ne ronronne plus. Une heure, deux heures ou plus, les chats ne comptent pas le temps.
    Immobilisé, plaqué sur les cuisses nerveuses qu'une jupe grise puant la sueur et l'urine habille sommairement, il subit sans broncher, incapable de résister, les assauts répétés des deux mains crispées et convulsives qui lui torturent la peau, lui tordent la queue, lui triturent les poils roux et longs habituellement lisses et lustrés en un amas hirsute et collant de morve er de bave. Aucune issue, aucune fuite, que ces deux mains maigres, tâchées de rousseurs flasques, qui lui maintiennent fermement l'échine et l'aplatissent sur les jambes. Agitées de violents séismes, d'orages soudains et ravageurs, les mains marmonnent, prient, ressassent, hurlent et pleurent une colère rentrée, inépuisable dont Le Rouquin fait les frais sans échappatoire, présent sans l'être, vivant sans l'être non plus. La douleur irradie jusqu'à la moelle, aux dents, les griffes paralysées profondément plantées dans les chairs, des éclairs électriques subits lui parcourent tout le corps en vagues incessantes et tétanisent les membres jusqu'à engourdir l'esprit et la conscience, vaincus. Ombre pantelante au bord du précipice, plus rien ne franchit le monstrueux chaos incandescent, pas même l'ébauche d'une prière à cette mort qui tarde. Raidi de tout son être sous la brûlure du supplice, un miaulement faible et long, dernier sursaut de résistance, crie sous son crâne, aigu, cristallisé, inarticulé, imprononçable, étranglé. Le ciel rougit et le goût d'un sang, âcre et noir lui emplit la bouche à vomir, son sang acide et vicié qu'il ravale.
    Il aime pourtant éperdument ces mains vieilles et tremblotantes qui savent se faire si douces, légères et caressantes. Des mains ridées de générosité, des mains usées d'avoir tant donné, des mains amaigries et déformées où les assauts de l'âge et les coups de butoir de la vie ont fini par déposer de petites tâches brunes et rousses. Confortablement calé sur les cuisses et contre le ventre amical que la respiration soulève régulièrement, ce havre de chaleur et de tranquillité n'a pas son pareil à l'heure de la sieste sur le balcon face au fleuve. Les yeux mis-clos, le souffle ralenti, les battements de coeurs à l'unisson répercutés d'un corps à l'autre ont la saveur de l'abandon de soi et de la confiance en l'autre. Se laisser couler dans un cocon de tendresse câline et savourer le petit courant de brise fraîche qui vient courir délicatement sur la peau et soulever le poil d'une onde flamboyante et luisante. Le temps n'a pas de prise sur ces instants partagés, somnolants et contemplatifs, naviguant sans bruit dans des eaux calmes à la tiédeur de lait, entre le rêve de soi et le rêve de l'autre.
    Un bonheur tout simple, un petit paradis de jouissance et de sérénité, il y a une heure, deux heures à peine, puis l'enfer, soudain, imprévisible. Deux mains douces et aimantes capables du meilleur, Deux mains souffrantes coupables du pire.
    Ouragan de folie, la déferlante sauvage de rage et de folie le malaxe, tord son corps et sa peau, le déchire, le chiffonne, l'essore comme une vulgaire serpillière sale, molle et sans âme. La tempête se déchaîne d'une violence rare et ultime, l'empoigne soudain par le cou et propulse dans les airs la loque désordonnée par-dessus le garde-fou du balcon, du haut du troisième étage.
    Baume léger et bienfaiteur, le vent dans le pelage enveloppe le corps libéré et suspendu, un bref instant en apesanteur, soulage la douleur et la brûlure ardente des blessures. Sifflement strident aux oreilles, vertige au coeur, l'accélération devient inexorable, les gestes anarchiques tentent de retrouver le sens et l'équilibre des choses, en vain. Le sol attire le corps qui chute comme le terre asséchée de l'été aspire la pluie d'orage.

*

    Longeant l'ombre parcimonieuse des immeubles, Madeleine remontait le fleuve en tirant un caddy joufflu grimaçant sous le poids, l'âge et la saleté. Elle s'arrêtait souvent pour souffler, s'éventer et rechausser les jolis brodequins beiges en cuir et presque neufs qu'elle venait de dégotter, abandonnés sans doute à dessein sur le couvercle d'un contener des beaux quartiers. Ouvertes sur le devant et au talon, les chaussures se maintenaient grâce à une bride, en cuir elle aussi, qu'on attachait sur le côté de la cheville par une superbe boucle sculptée. Même avec leurs deux ou trois pointures de trop, elles représentaient pour Mado une élégance telle qu'elle s'était sentie obligée de faire un détour par le jardin public pour se débarbouiller à la fontaine moussue et remettre de l'ordre dans ses cheveux avant de rejoindre quelques collègues clochards aux entrepots près de la gare. Elle avait profité de l'eau et de l'isolement pour retirer sa robe à l'abri des regards et la nettoyer rapidement dans le bassin. Elle se réjouissait déjà de l'effet qu'elle produirait et tendait le tissu léger entre ses mains écartées pour le défroisser au soleil.

    Et qui sait, aujourd'hui peut-être, retrouvera-t-elle Manuel, son Manuel, son petit ange aux cheveux noirs et lisses, aux grands yeux marron et or surplombés de fins sourcils relevés qui lui donnaient toujours l'air interrogateur, étonné et rêveur, presque soucieux. Un petit bout d'homme fluet du haut de ses six ans qu'elle avait accompagné à sa première école ce neuf septembre-là frais et ensoleillé, un lundi. Sur fond de mosaïque multicolore l'enseigne “Ecole Primaire Publique de Garçons“ trônait au fronton du bâtiment massif aux murs de brique rouge, aux hautes fenêtres entourées de pierre grise, à la large porte ouvrant en haut de quatre marches sur la cour goudronnée, plantée de marronniers. Les épis rebelles disciplinés à l'eau, les cheveux parfaitement coiffés et partagés par une raie sur le côté, les jambes maigres flottant dans un pantalon court trop grand et serrés d'une ceinture frangée, les chaussettes en accordéon sur des chaussures fatiguées, Manuel avait pénétré timidement dans la cour, bousculé sans ménagement par les autres mômes qui l'ignoraient et s'esclaffaient en se retrouvant entre eux. Il jetait autour de lui des regards paniqués, se retournait souvent vers elle qui l'encourageait des yeux et du geste “Vas-y mon grand, tu verras, tout se passera bien...“ et lui envoyait, de l'autre côté de la grille, en soufflant dans le creux de sa main des myriades de baisers, papillons multicolores et invisibles qu'il capturait au vol délicatement et cachait précautionneusement au fond de sa poche. Leur petit secret de tendresse à eux deux, à eux seuls ; pour se consoler de la séparation, Manuel plongeait la main dans sa poche, sortait du bout des doigts un de ces baisers de réserve et le déposait sur sa joue. Ce qu'il ne savait pas alors, c'est qu'au fond de cette poche, sa mère avait pris soin de glisser un mouchoir imprégné d'une goutte de son eau de Cologne ; alors chaque fois qu'il utilisait un des petits baisers de réserve, son parfum inondait ses narines, sa peau, réconfortant, chaud et tendre, plein d'elle et de son amour.
    La cloche avait sonné, stridente, longue, tranchante. Galopades, brèves bousculades, derniers coups de coudes retors, frottement du cuir, bruissement des étoffes neuves, empesées et propres, les fermetures métalliques des cartables s'entrechoquent, les voix étouffées deviennent murmures et s'éteignent, les talons piétinent et  raclent le sol. Les deux battants de la porte se ferment sur le désert de bitume où seules, les ombres des marronniers persistent à jouer avec le soleil.
    Manuel avait été le dernier à rentrer, jetant derrière lui le regard apeuré et désespéré du premier jour d'école, de la première séparation, espérant secrètement croiser le large sourire de sa mère qui le rappellerait à elle, les bras grands ouverts. Personne, juste une pie sur le muret qui incline la tête, relève la queue, curieuse puis sautille au centre de la cour. Plus personne. Il avait plongé la main dans la poche à bisous, ils sont tous là, au garde à vous, prêt à servir et leur odeur douce, réconfortante effleure le bout de ses doigts maigres.
    Appuyée derrière le pilier, Mado pleure en silence. Elle sait qu'elle ne reviendra pas. Elle ne viendra pas chercher son fils tout à l'heure à la sortie de l'école, ni à midi, ni ce soir, ni demain, ni aucun autre jour, au bout du rouleau. Pas le choix, pas d'autre choix que cet abandon contre nature et abominable, pas d'autre choix que la honte et le chagrin inconsolable qui lui vrillent le ventre aujourd'hui bien plus que les contractions qui l'ont terrassée, il y a six ans pour mettre au monde prématurément ce petit bout d'elle au fond de sa voiture, dans les faubourgs d'une ville inconnue et endormie. Le visage rougi dégoulinant de sueur, les cheveux collant, les mains ensanglantées de s'être accouchée seule, les cuisses maigres et gluantes, elle s'était égosillée à demander de l'aide au milieu de la nuit, baigner le nouveau-né, pour se laver, boire quelque chose de chaud, se reposer. Sonner aux portes de rares maisons sombres soudainement silencieuses, s'écorcher aux grillages rouillés de jardins en friches et crier dans la nuit. Savoir qu'ils sont pourtant là, blottis dans le confort de leurs lits douillets et qu'ils ne bougent pas, les sentir respirer en pantoufles et robe de chambre derrière leurs portes, canne, parapluie ou fusil à portée de la main prêts à frapper, entendre le claquement des chaînes et les insultes mordantes des chiens qu'on s'apprête à lâcher sans regret. Hurler, pleurer de détresse, de colère, les maudire. Errer et finir par revenir s'effondrer de fatigue sur la banquette arrière, le petit encore humide enveloppé contre sa poitrine dans une serviette de toilette entre les pans de sa jupe salie.
    Au petit matin, le bébé bien calé dans la chaleur de son chemisier, Mado avait pris le volant sans but vers le Sud. On part toujours vers le Sud quand tout devient trop noir, trop dur, comme si le soleil seul pouvait cicatriser toutes les blessures. Fugueuse à dix-sept ans, Maman à dix-huit, pas un sou, juste cette voiture déglinguée un peu volée au réservoir à moitié vide. De l'immense rancoeur qui lui triturait les tripes et le coeur depuis qu'elle était partie de l'appartement sombre et encaustiqué de sa belle-mère qui serinait à longueur de journée qu'elle n'était bonne à rien d'autre qu'accaparer l'attention, le temps, l'argent de son père, qu'elle encombrait leur espace et leur intimité, il ne restait plus rien. Ne restait rien non plus de l'aigreur de la nuit et de la solitude. Eclatant au soleil qui déchirait les voiles de brume matinale, il y avait ce petit brin de respiration tranquille et confiante entre ses seins, la douceur de la peau contre sa poitrine nue, la main menue pétrissant son sein gonflé en dormant, la rondeur du crâne endormi sous son menton où quelques cheveux fins et blonds frémissaient sous son souffle, l'abandon total du corps fragile et détendu contre le sien ; alors, Mado s'était soudainement sentie grandir. Comme on change de peau en muant, dans son tout récent rôle de mère elle était neuve, pure et purifiée, tonifiée, responsable entièrement consentante. Et infiniment émue, troublée comme jamais, tendre et aimante pour toujours.

    Se détachant de sa branche, ricochant bruyamment d'une feuille à l'autre dans sa chute, une bogue se fracasse au sol, éclate et libère de son carcan de piquants au coeur duveteux, un marron dodu et brillant qui vient rouler dans la poussière du trottoir jusqu'à son pied. Mado sursaute, le ramasse distraitement, le frotte à sa manche, l'enfourne dans sa poche et longe l'école le pas lourd, laissant traîner ses doigts le long des barreaux de la grille, comme si elle voulait offrir une dernière caresse à l'image de Manuel, à son dos long et maigre grimpant les marches, à l'épi rebelle qui se redresse en haut du crâne, à son visage inquiet, à ses yeux écarquillés et dorés qui cherchent dans le ciel, l'envol de ses baisers.
    A la sortie du bourg, derrière le silo de la coopérative, elle récupère, dans la voiture qui leur avait servi de refuge et d'abri depuis ces six années, un sac de toile contenant quelques maigres affaires, déchire sur le siège conducteur tous leurs papiers d'identité, craque une allumette, y met le feu. Avec une odeur acre, le siège défoncé commence à fondre, roussir, le plastique se tord, grinçant et grimaçant sous l'effet de la chaleur, puis les flammes lèchent les tissus tendus aux vitres en guise de rideaux qui s'enflamment en torche et rugissent.
    Mado s'en va à travers champs, droit devant.

    Derrière elle, le tumulte du métal surchauffé consumait dans la fureur du brasier son cri étranglé à jamais, le coeur liquéfié de douleur, de chagrin et de honte. Restent les cendres que le vent éparpille, une odeur de fumée, âcre, indélébile, collée au fond de l'âme et le silence obstiné préférable à toutes ces paroles inutiles qu'elle pourrait prononcer, vidées de leur sens, empalées aux barbelés de l'indifférence, évaporées au firmament de l'oubli.
    Ce qu'elle aurait pu dire, elle y pensait chaque jour, chaque nuit, chaque aube les yeux cernés par l'inconfort, le froid et la faim, chaque fois qu'on lui a refusé un travail, même le plus vil, même le plus mal payé, tous les soirs d'hiver où elle a rebroussé chemin, obstinément digne, devant la porte des Restos du Coeur ou du Secours Populaire en serrant son cache-nez autour de son cou. Que dire aux autres, à tous ceux qui peuvent protéger leurs enfants, les nourrir, les habiller et les éduquer au chaud. Que dire encore à ceux qui condamnent sans savoir au nom de principes et de la morale ? Que dire qui ne ressemble à une justification misérable, une excuse maladroite ou qui n'implore un quelconque pardon ? Pardon ! D'avoir aimé trop fort, trop vite ! Trop mal ? S'il y a lieu, seul Manuel a le pouvoir de ce pardon-là.
    A lui, elle sait ce qu'elle dira, sans hésitation, la voix cassée par l'émotion d'une trop longue attente. Quand les contours rugueux de la réalité s'estompent à la porte du rêve, chaque nuit, elle se rejoue le moment délicieux de leur rencontre prochaine, certaine, probable ou inéluctable, crainte et si follement espérée. Les bras enserrant sa poitrine, elle murmure en songe la douce sarabande des phrases qu'elle prononcera, toujours les mêmes qui réchauffent la solitude, aiguisent l'amertume et gonflent l'impatience de soupirs furtifs. Une mousse épaisse et sombre atténuera le jaillissement de la fontaine ancienne près du banc qu'ils auront choisi, à l'ombre fragile et apaisante d'un micocoulier centenaire, un peu à l'écart, seuls au monde. Elle dessinera dans l'air la chaleur ce mois de juillet où il est né, lui parlera de l'odeur de son lait, celle des blés gorgés de soleil, chantonnera les ritournelles improvisées qui berçaient son sommeil et imitera les cris nocturnes des animaux qui le réveillaient soudain. Au centre d'un grand coeur de guingois, elle tracera dans le gravier de l'allée, les lettres de leurs deux prénoms avec lesquelles elle lui avait appris à lire. Elle sortira le vieux marron chaud et ridé qu'elle conserve précieusement au fond de sa poche depuis toutes ces années et lui parlera du givre sur les vitres de l'auto, des astuces pour se tenir chaud, des mauvaises châtaignes grillées qu'ils savouraient à outrance tant qu'elles trompaient la faim, de ses larmes si souvent camouflées qu'elles ont fini par couler au dedans. Et puis des câlins qui soignent les fièvres, les plaies, les peurs et les chagrins, des câlins si doux qui réconfortent de tout et de rien. Leurs câlins par milliers aujourd'hui orphelins ; il n'y a pas de micocouliers dans les entrepots de gare, ni de fontaine au fond des wagons désaffectés.
    Manuel absent, à quoi bon user des mots que personne n'entend ? Que personne ne veut comprendre quand les regards embarrassés se détournent lâchement et évitent de croiser le carton déposé au sol derrière le couvercle rouillé de sa boite de Pulmol “Pour manger, merci“. Juste trois mots tracés au charbon et déjà trois mots de trop. Trois mots humbles en travers du chemin qui s'excusent presque de troubler le paysage, leur quiétude et toutes leurs certitudes. Trois mots qui ressemblent à leurs peurs et suintent d'égoïsme. Trois mots en trop, aussi indésirables qu'elle qui ne trouve d'autre place que ce mètre carré sale de pavés gelés le jour et le coin d'un wagon délabré que quelques chiens errants se disputent la nuit.
    Odeurs de guerre et de lâcheté, odeurs de saleté et de pourriture. Ouvrez-moi la poitrine de vos ongles aiguisés, déchirez mes chairs à pleines dents, arrachez mes poumons, extirpez mes bronches que je puisse enfin les brandir sanguinolentes à bout de bras au-dessus de vos têtes ! Prenez jusqu'à l'air que je respire. Prenez tout, gardez tout puisque vous contestez ma présence jusqu'à la transparence de l'être et niez mon existence jusqu'à l'insulte. à quoi bon tenter une parole qui vous est interdite, le silence reste l'unique devoir dévolu à la misère, aux pauvres, aux invisibles. Le mutisme et la transparence.
Mais se taire par choix est le luxe et la dignité des rebelles. Dans le brouhaha des tôles incandescentes qui s'effondraient derrière elle, Mado optait pour ce silence volontaire, ostensible, provocateur, avec le détachement de ceux que la bêtise et le tapage égoïste des hommes ont déjà crucifiés, de ceux qui ne craignent et n'espèrent plus rien, pas même la mort.

*
On joue avec les mots
Comme on joue avec des balles.
Balles colorées d’habile jonglage
Balles brillantes, étincelles fugaces
Balles brûlantes d’amour fébrile
Balles masquées de sincérité

On joue avec les mots
Comme on joue avec des balles
Qui touchent ou tuent
Qui touchent et tuent.

*

    Sous le plomb de l'après-midi, maladroitement grimpée sur ces talons inhabituels que les trottoirs irréguliers ébranlaient et chaviraient, elle tirait le long des quais, son barda logé dans un immense sac de plastique multicolore monté sur une armature aux roulettes usées. Accroupie une fois encore pour resserrer les lanières à sa cheville, elle souriait en pensant soudain que, si ça se trouve, ces si jolies chaussures avait appartenu à la femme de Manuel. Manuel s'est marié, enfin ! Il a mit le temps, certes et n'avait sans doute pas trouvé la perle rare, la femme idéale et aimante qui partagerait sa vie. Et puis, il avait ses études à finir avant de se fixer. Elle se plaisait à imaginer, qu'après la primaire, il avait réussi brillamment au collège et au lycée, avait poursuivi à l'université, obtenu des bourses. Il doit être docteur ou avocat maintenant, en tout cas un métier généreux, utile aux autres. Pas avocat, il est beaucoup trop timide pour parler en public et rougit si facilement. Enseigner non plus d'ailleurs, il ne pourrait se faire respecter d'une bande de jeunes sauvages indisciplinés que rien n'effraie et que les études inspirent bien moins que la musique ou ce monde électronique factice où l'on peut impunément tuer, mourir et renaître sans fin, d'un clic. Non vraiment, médecin, c'est exactement ce qu'il a fait, chirurgien même, un grand spécialiste à la pointe de la recherche dans sa spécialité, innovant des thérapies nouvelles. “Je parie qu'il ne fait pas payer ceux qu'ont pas les moyens et qu'il les soigne avec douceur et bien plus d'attention que ces bourgeoises bourrées aux as qui ne savent rien faire d'autre que se plaindre et regarder si leur nombril est assez rond, bien au centre de leur univers étriqué et surprotégé. Doué comme il est, il doit être réputé et recevoir des patients venant de loin“. Alors, Mado se disait qu'elle devrait ausculter les planques de cuivres des cabinets médicaux avec plus d'attention et vérifier s'il n'y avait pas en ville un Docteur ou Professeur Manuel Quelque-chose qui serait son petit. Évidement, l'Assistance lui aura donné un nom de famille, un nom en forme de prénom comme à tous les orphelins et aux enfants abandonnés ou il aura endossé celui de parents adoptifs qu'elle imaginait aimants. Tout était mieux que son nom et celui de son propre père. Était surtout mieux cette vie sans elle qu'elle lui avait imposée, la mort dans l'âme, en l'abandonnant ce funèbre lundi de rentrée scolaire que toutes les années d'errance, de galère et de cloche qu'elle avait subies. Même si elle redoutait la sévérité de reproches légitimes, son espoir de retrouvailles impromptues et inéluctables, était vivace, inaltérable. Persuadée qu'ils se reconnaîtraient dans l'instant, malgré le temps, malgré les rides, elle s'y préparait depuis quarante ans, en silence.

*

    Par précaution, elle resserrait la seconde bride à sa cheville quand Le Rouquin se fracassa violemment sur le trottoir juste devant elle et éclaboussa de son sang le cuir beige de la chaussure qu'elle tentait d'ajuster, son visage ridé et ses deux mains osseuses.
« Ben, merde ! ». Le dégoût et la nausée au ventre, Mado s'était redressée d'un bond sans comprendre, le cadavre écrabouillé à ses pieds. Elle reculait lentement sans arriver à détacher son regard horrifié et incrédule du pelage roux et feu ensanglanté aplati sur le pavé et descendit sur la chaussée pour s'éloigner du massacre.

    Mate la vieille, on va lui chauffer les fesses, elle a au moins cent vingt ans, un fossile !“
    Il souriait en appuyant sur le champignon, frein serré. Elle, côté passager, avait agrippé les côtés du siège et riait d'excitation en se trémoussant sur le Skaï craquelé. Le moteur turbo vrombissait entre les murs des immeubles à gauche et les quais sur la droite.
    “Roule, roule, roule !“
    Jubilation extrême en perspective, le ruban noir sinueux qui file sous les roues, les images floues sur les côtés et tout au bout de la rue, la silhouette empâtée et gauche, la cible à frôler du plus près possible sans la toucher. Alors stopper vite, se retourner, éclater de rire du courant d'air qui décoiffe, tourbillonne, s'engouffre sous les jupes, de la frayeur lisible sur des visages pâles et défaits, fuir et laisser les jurons menaçants maudire la jeunesse et les voyous, s'épuiser et agoniser dans la pétarade intempestive du pot d'échappement trafiqué.
    “Fonce, fonce, fonce !“
    Le moteur rugissait. Il avait desserré le frein, le véhicule avait bondi et surfait entre les voitures stationnées en désordre et les racines des platanes qui boursouflaient le macadam. Les troncs des arbres défilaient à toute allure, les odeurs de bitume fondu se mêlaient aux vapeurs diesel bouillonnant sous le capot, s'engouffraient par les fenêtres ouvertes, grisantes.
    “Qu'est-ce qu'elle fout au milieu l'ancêtre ? Bouge ton cul pétasse. Freine, putain, freine !...“
    Choc mat et flasque qui rebondit sur le toit, ricoche sur le toit et s'affale. à quelques mètres, pistons essoufflés, moteur enroué crachotant au ralenti, la fumée d'échappement retombe lentement, pesante et grise. Dans le silence de l'habitacle, lui auscultait haletant le vide dans le rétroviseur. Elle s'était tue aussi, se tordant les doigts, se mordant les lèvres maquillées jusqu'au sang, le regard fixe, puis, la voix cassée, elle avait suggéré dans un souffle de reculer pour voir. Soupir agacé. Il avait enclenché la marche arrière, sans se retourner, l'oeil toujours rivé au retro où toute vie semblait avoir cessé de s'agiter dans la fournaise aoûtienne de la ville désertée.
    Craquement des os qui se brisent, chuintement des viscères éclatées, grincement lugubre et métallique des amortisseurs fatigués, du train arrière, puis des roues avant, par deux fois, la voiture cahota sur le corps inerte au milieu de la chaussée. La jupe légère et impudique retroussée en haut de deux jambes désarticulées et maigres découvre une culotte de coton grise et salie d'où s'échappe un fragment d'intestin éclaté qui se répand sur le goudron, agité de derniers soubresauts convulsifs. Une chaussure beige à petit talon recouvert de cuir presque neuve, couchée sur le côté, la bride détachée git dans le caniveau défoncé, un peu plus loin tandis qu'au milieu de la chaussée, roule et rebondit un marron hagard, dodu, brillant de douces caresses, fripé de quarante années d'errance, d'espoirs insensés et de solitude.
Sur le pare-brise, un mince filet de sang glisse sans bruit, perle et crisse de douleur sur les grains de poussière épars, s'écaille dans la chaleur, rivière de pourpre, indélébile, intarissable.
    “Barrons-nous, faut laver tout ça. Vite !“

    L'écho du fleuve emporta le bruit du moteur se fondre dans les lointaines rumeurs de l'autoroute et l'anonymat.

*