La Faena du Libraire

Des férias d'Arles ou de Nîmes, je connais par coeur l'odeur de grésil du petit matin qui remonte des pavés fraîchement débarrassés des excès festifs de la nuit, le froissement des journaux dont on détaille les pages taurines devant un grand café fumant aux terrasses des boulevards. Familier aussi ce petit pincement au creux du ventre de ne pouvoir assister à la course quand l'écho des premières trompettes fuse des arènes et coure dans les rues désertées jusqu'aux étagères de ma librairie où les tauromachies de papier frémissent d'envie et moi de regrets.

J'ai encore dans les bras le poids des cartons, dans la tête l'odeur entêtante d'imprimerie qui s'échappe à grande goulée des colis à l'heure du déballage des nouveautés. Et vissée au coeur, toujours la même ivresse intacte, fébrile, celle de la découverte, de la curiosité, de la passion, une excitation sincère, indulgente et généreuse que la crainte de la déception égratigne à peine.
Comme s'expulse de l'ombre un toro sauvage, l'oeil circulaire inspectant l'espace prêt à bousculer l'ordonnancement des rayonnages pour jouir de tout le territoire, ma main engageante l'invite lentement à s'ouvrir et se livrer peu à peu. Sur le sable blanc du papier qui crisse sous mes doigts, de l'encre obscure des mots naissent des phrases larges, fluides, rythmées qui s'enchaînent, s'enroulent et tracent au fond de l'âme les corridas secrètes et réinventées de l'auteur.
Lente maturation au campo intime d'une alchimie mentale peuplée de visages, de gestes et de paysages changeants, nourrie d'émotions, de colères et de rêves où l'enfance tente de colorer la pâleur de temps adultes incertains, chaque livre est une énigme que la lumière révèle au centre de l'arène, en public. Alors que, émue, debout au milieu des cartons ouverts, je referme l'ouvrage et en caresse la couverture, comme souvent, délicatement, amoureusement, je sais clairement que si j'ai eu le privilège d'approcher de son mystère avant que sonnent les clarines, j'ai le devoir de dessiner autour de lui ma propre faena de libraire.

Quand ils sortiront de l'arène encore pleins d'émotions, qu'ils viendront me raconter par le détail cette après-midi où je n'étais pas, je pointerai, le doigt frôlant le granulé d'un velin ou le satiné d'une jaquette et murmurerai “Il y a là ce qui hante nos vies, alimente nos passions, aiguise nos intelligences et nos sensibilités et surtout, tout ce qui fait grandir nos rêves“.

Catherine Le Guellaut – 8 Novembre 2007