Cerise

    Cela faisait un sacré bout de temps qu’elle n’avait pas remis les pieds en ville. Vingt trois ans en fait. A l’époque, tout juste arrivée et jeune mariée, elle avait voulu en connaître les moindres recoins, tout savoir de son histoire, comprendre ce qui faisait vibrer les gens d’ici. Cerise avait arpenté les rues, les ruelles et les campagnes pour apprivoiser son nouvel univers : Bourges, le Berry, la Sologne et elle gardait de la cathédrale Saint-Etienne - sa toute première visite - le souvenir éblouissant d’un horizon clair offrant à son regard curieux et amoureux toute la rondeur de la terre jusqu’aux contreforts du Massif Central.

    Vingt trois ans déjà, émaillés de petits bonheurs à deux, de belles victoires qui grandissent acquises à la force du poignet, avec opiniâtreté. Des soucis aussi bien sûr, parfois sévères et douloureux ; la vie n’épargne personne, Cerise le savait bien et avait jusqu’alors conduit la sienne simplement, avec sérénité, pierre après pierre.

    Quel automatisme l’a amenée là, ce jeudi de tout début avril, sur le parvis face aux cinq portails monumentaux encadrant les lourdes portes cloutées ? Elle n’en a aucune idée et ne se pose même pas la question. La même errance sans doute qui la porte depuis la fin de la matinée à travers la ville, la pousse à l’intérieur de l’édifice et, sans un regard à la nef somptueuse, la conduit à se glisser sur la gauche vers l’escalier de la tour, à acquitter le billet de la visite et gravir les marches usées qui s’enroulent sans fin.

    En ce début de printemps, l’air reste terriblement froid et sec et apporte dans son frisson les rumeurs du concert qui débute place de la mairie toute proche.
    Chaque tour de vis de l’escalier s’éclaire par l’étroitesse de fenêtres longues et profondes d’une lueur jaune pâle qui réussit à peine à lustrer l’usure des pierres. En contrebas, la ville se découvre par tranches au rythme des ouvertures : la rue Bourbonnoux, ses colombages en pignon, l’entrelacs des toitures d’ardoise, la cime des trois arbres de la Liberté, place Gordaine. Puis l’ordre parfait de la caserne adossée aux ailes de la préfecture aux hautes fenêtres à meneaux, les tours ouvragées du Palais Jacques Coeur. Plus loin se dessinent au bas de la rampe Marceau, le canal du Berry et la trouée verte de l’Auron et dans la côte juste derrière, le quartier des Castors et les hangars métalliques des usines aérospatiales.

    Cerise continue de monter d’un pas régulier et laisse se dérouler les paysages lumineux alternant aux pénombres patinées du temps comme autant de cartes postales familières. Elle débouche sur la longue terrasse bordée de gargouilles obscènes et grimaçantes envahies de lichens verdâtres qui relie le clocher à la Tour de Beurre. Juste en dessous, l’immense rosace de pierre abrite dans les lierres et quelques arbrisseaux rachitiques une faune ailée que son passage perturbe d’une ample salve sonore de principe.
    Dans la cour carrée, le nouvel escalier étroit s’élève rapidement. Marches irrégulières plus creusées par la pluie et le vent que du souvenir des chausses armées ou de jupons venus soutenir le moral des vigies solitaires postées pour la défense de la ville.
    Les ouvertures minces laissent s’engouffrer un vent glacial et ne procurent qu’une lumière blafarde tout juste suffisante pour accéder au niveau supérieur et dans le mur extérieur s’imprime de manière plus profonde la trace des milliers de mains qui s’y sont appuyées pour rétablir l’équilibre et se guider.

    Cerise continue son ascension avec application, mesurant son souffle et compensant les contractures naissantes dans ses mollets et ses fesses en serrant plus fort son petit sac de skaï rouge sous son bras, contre son ventre.
    Un léger palier au niveau de la charpente aux appuis savamment étayés annonce une dernière volée de marches dans cette tour sans fin édifiée alors grâce à un impôt prélevé sur le négoce du beurre en plus de ceux ordinairement appliqués pour satisfaire la vanité de quelques bourgeois en mal de pouvoir et de reconnaissance autant divine que royale. Une tour mal finie, faute de beurre, une plate-forme vaguement bordée d’un muret dentelé sans fioritures, ni figures, ni gargouilles pour évacuer pieusement les eaux du ciel.
    Pourtant là, un fabuleux horizon s’élargit sans réserve aux quatre points cardinaux. 
    A l’Ouest s’étalent les marais, vastes jardins ouvriers méticuleusement entretenus de génération en génération, bordés de pois de senteur et d’iris d’eau jaunes avec l’indispensable cabane en bois qui abrite bien plus que les outils en bois, et se dessinent les coteaux du Sancerrois en fond. Les vallonnements frémissants blancs et noirs des bouleaux de la Sologne émergeant de la brume stagnante des étangs aux sangsues au Nord. Les vastes plateaux calcaires plantés de colza garnissent l’Est à perte de vue. Enfin, viennent au Sud les bocages verdoyants bordés de chemins creux sur le fond noir des forêts de Troncay.
    Le froid sec et piquant de cet après-midi sans nuage avait nettoyé l’air et l’oeil étonné redécouvrait avec une précision infinie un monde neuf et immaculé.

    Sur la scène, place de la mairie, moitié assis, moitié debout à son piano blanc, Higelin accroche en chantonnant les premières notes de son concert.“
    Tombé du ciel...”

    Cerise a fini de monter les marches, éblouie, c’est à peine si elle s’arrête sur la terrasse qu’elle traverse en diagonale, elle enjambe le parapet et sans une seconde d’hésitation se jette dans le vide.

    Pas vraiment un sifflement, un claquement de voile, un souffle de vent mauvais qui grossit, long et grave, de plus en plus grave sans fin et pourtant interrompu en un fracas mat sans écho.
    Le corps désarticulé sur le parvis des mystères, Cerise serre encore sur son ventre son sac rouge verni ouvert d’où s’échappent les récépissés des lettres recommandées qu’elle a envoyé avec son curiculum vitae et toute sa motivation. Des centaines qui au vent gelé s’envolent et tourbillonnent comme autant de papillons tissant un linceul éphémère jaune et bleu.

    De sa tête inclinée, un mince filet de sang s’écoule lentement sur les marches de la cathédrale, se partage aux premiers pavés, coule dans les rues en pente, s’étale, s’incline, grossit, rebondit d’une maison à l’autre, ricoche aux fenêtres, dévale les escaliers, avale les portails, s’élève aux lucarnes des toits, saute les places, enjambe les façades, plonge dans les caves pour bondir des greniers, défonce les portes, englouti les couloirs, les bureaux, les boutiques.
    Une vague unique, immense, tentaculaire animée de mille arabesques explose au-dessus de la ville et frappe au front comme au fer incandescent les banquiers suffisants, les notaires ventripotents, les charcutiers salaces, les hôteliers obséquieux, les avocats véreux, les conseillers distraits, les pharmaciens grimaçants, les vendeuses suspicieuses, les chefs de cabinet grincheux, les assistantes prétentieuses, les directeurs évasifs, les commerçants sirupeux, les boulangers obscènes, les manitous de la culture ampoulés, les petits fonctionnaires étriqués, les comptables maniaques et autres médecins hypocrites, et tous les passants fuyants qui se détournent.
    Tous marqués au front du H majuscule de la honte.

    Cerise a été transportée à la morgue de l’Hôtel-Dieu, sans personne pour la veiller, que son petit sac rouge verni encore ouvert sur une chaise à côté. Trois jours plus tard, une pelletée de terre résonnait au couvercle du modeste cercueil de pin blanc dans le carré des indigents du cimetière derrière la prison.

    Cécile Chauvet, dite Cerise, : 1935-1979, veuve, sans enfant ni emploi, attend désespérément réponse à ses courriers.
Catherine Le Guellaut - 19-08-2005