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Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /Fév /2010 17:47
Orange Désiré

E
ncore gorgée de soleil et de gloire, tiède et douce sous mes doigts, la pierre saigne, je crois. Une étoile bleue vient de s'allumer, là, juste au-dessus de moi. Bleue, blanche, verte, c'est drôle je n'arrive pas à distinguer. “Concentre-toi Dédé, tu le sais, un petit effort“, dirait ma mère, la voix lasse ternie de trop longue patience. En vain. Est-ce donc si important la couleur des étoiles, maman. Voûte merveilleusement étale et ronde se détachant des murs clairs des arènes, le cercle immense du ciel s'assombrit, je m'éteins avec lui. Bleus, blancs, verts, rouges, sous les os disloqués de mon crâne fracturé, de minuscules éclats lumineux et filants traversent mon firmament engourdi rouge sang. Il fait un froid de rosée, je n'ai pas mal, j'attends.
Rouge, sanguine, orange, j'attends l'orange.

Moi, je pense que si on produit des choses, c'est pour les utiliser. Sinon, ça ne sert à rien, strictement à rien. Alors, le gars qui jetterait ce qu'il a de meilleur, ses forces, sa jeunesse, dans la fabrication de choses inutiles, ne servirait à rien non plus. Ce gars-là que les parents ont baptisé Désiré, c'est moi ; plus court, plus pratique, ils ont toujours dit Dédé. À quoi bon tailler deux mètres de bois précieux pour faire un couteau quand on n'a qu'une courte lame de trempe sommaire à emmancher ? Désiré s'avéra définitivement inutile puisque Dédé leur suffisait largement.
Je me suis souvent demandé si c'est parce que je suis comme je suis qu'ils ont préféré résumer en quatre lettres le déraillement que la nature a infligé à mon esprit, taire les rêves et oublier les promesses rivées aux dernières syllabes d'un prénom devenu trop long, tailler dans le vif et rogner les ailes d'espoirs naissants que mon handicap avait anéantis. Aujourd'hui, je crois qu'ils craignaient surtout que je ne puisse capter la complexité de ce que les mots ne disent pas, que je ne sois apte à saisir les nuances verbales, les excès et les aberrations du monde des humains ordinaires.
Autiste, pas débile ! Décidés à préserver le ravissement incrédule de parents tardifs, ils se sont usé à subir sans riposte les décharges cinglantes de mièvrerie, de compassion faussée et obscène, affronter la dureté de regards suspicieux et sournois, les chuchotements malveillants, les sous-entendus dégoûtés. Aveugle et sourd aux autres, moi, je m'en foutais. Rien à faire qu'on me dévisage en sauvage exotique, en curiosité associale trop visible, qu'on dise erreur de casting ou surplus improductif ; je m'en fous encore aujourd'hui, presque.
 
Prénom voué aux basses-fosses des rêves évanouis, une poésie avortée à la frontière de syllabes inarticulées, Désiré a failli être, Dédé est resté inachevé, comme un soupir, un bonheur enroué, un fardeau ficelé d'amour, lardé d'un long dévouement que les années d'abnégation en vase clos teintent de bile ravalée, d'aigreurs purgatoires et de sombres ressentiments. Toute patience épuisée, vinrent le désarroi et la colère. Cocon fendillé, brisé, désagrégé.
Alors depuis quelques mois, me voici Dédé Le-Gobi au CAT “Les  Abeilles“, (centre d'apprentissage par le travail) où je suis interne depuis la rentrée. Le gobi est surnommé poisson-couillon par les pêcheurs de Méditerranée tant il est vorace et se laisse facilement berner. Vérification faite dans le miroir, ni peau écailleuse, ni grosses lèvres charnues, ni paire d'yeux globuleux et proéminents, j'ai préféré penser que c'est à cause de mon regard hébété de nouvel arrivant que les autres pensionnaires m'avaient rebaptisé dès mon arrivée.
J'aime les poissons autant que les têtards, pas les regards biais et ces rigolades balancées d'un pied sur l'autre, encore moins qu'ils me touchent. Envie de crier, de les écharper, d'arracher leurs langues baveuses, leurs mains baladeuses et les bouffer chaudes et sanguinolentes pour qu'ils se taisent, qu'ils cessent de me dévisager, de me bousculer, de me tripoter, d'entrer dans mon monde par effraction. M'enfuir, me cacher. “Laisse couler, c'est de l'eau, rien que de l'eau“. Ma mère embrasse mes poings serrés griffant le fond de mes poches, elle murmure dans mon souvenir, ses mains douces et aimantes enserrant mon visage, apaisante, convaincante. Je fais des efforts surhumains. Rester, ignorer la meute. Ici, je dois apprendre à faire des choses qui servent, les larmes finissent par sécher, pourquoi pleurer ?

Dans l'atelier des mouchoirs, entre des murs vétustes récemment blanchis d'une épaisse peinture brillante, l'atmosphère est lourde, tendue, studieuse, focalisée, appliquée. Tangible, la lutte acharnée de chaque seconde : vaincre la matière rebelle d'une souplesse de traître, apprivoiser l'emballement intempestif des machines à coudre qui déraillent, maîtriser le tremblotement des doigts gourds et crispés à enfiler des aiguilles aux chas monstrueusement étroits, charger les canettes, les enclencher dans des tripes mécaniques grasses, souterraines et sombres.
Autour de l'immense table de formica beige, silencieux et attentifs, nous sommes quatre au travail, quatre bagarreurs à l'oeuvre, quatre acharnés luttant contre nos démons, nos échecs et nos peurs ; Etienne aux ciseaux qui coupe et taille les pièces de tissus colorés, le coude bloqué au milieu du ventre, Anna, la langue pendante au coin de la bouche, qui arrête les fils et plie les mouchoirs, Hervé, l'oeil écarquillé derrière ses culs de bouteille, qui les emballe dans un étui de carton imprimé, et moi, Dédé Le-Gobi à la machine qui surfile les bords des pièces de coton.
Quatre au combat, bataillant en corps à corps vital contre nos maladresses et nos inconstances, nos incohérences, nos lubies et nos humeurs pour fabriquer des centaines de pochettes de mouchoirs pour la corrida. Cinq mouchoirs par pochette, un blanc, un bleu, un vert, un rouge, un orange, tous carrés, tous aussi parfaitement carrés que nous sommes, nous, douloureusement tordus et inachevés. À intervalles réguliers, sursauts intempestifs de ressorts trop longtemps bandés par l'intensité de l'effort, le bras torve d'Etienne se détend et son épaule secouée de tics ballotte dans l'air une aile de chiffon, Hervé brame au plafond en ajustant ses lunettes à coups de petite claques rapides sur ses oreilles et Anna ravale bruyamment la salive qui file au bout de la langue, puis lèche lentement chacune de ses lèvres dans un long soupir d'aise.
Arc-bouté sur le pied de biche de la machine, la petite lampe me chauffant la joue comme un long baiser, point à point, je borde chaque côté du mouchoir d'un surfilage précis, méticuleusement droit et régulier. Respiration lente et profonde, le bout de tissu qui file sous mes doigts concentre toute mon énergie, toute mon attention, ne pas dévier du plateau, veiller à ne pas laisser le ronronnement mécanique déborder ma volonté. J'aime ce travail bien fait, propre, consciencieux, carré ; chaque pièce achevée est une victoire que je claironne et savoure d'un tour joyeux et débridé de l'atelier, le mouchoir brandi à bout de bras avant de revenir m'asseoir, libéré, pour piquer le morceau suivant.
De toutes les couleurs cousues, l'orange est pour moi le fleuron de la réussite, la flamboyance récompensant l'effort et la constance, la touche finale qui vient trôner sur le dessus de la pile, le joyau de braise incandescente, la perle coralline que Hervé attend, l'oeil bigleux derrière ses lunettes fumées pour emballer le lot et sceller l'enveloppe de cellophane d'une étiquette marquée du logo du centre.
Et parmi les formes innombrables, je considère le carré comme la perfection incarnée, irréprochable, rassurant de symétrie, d'équilibre et de régularité. Quatre côtés idéalement égaux, quatre angles droits, une géométrie sans tergiversation, franche, simple, universelle. Quadrilatères, losanges, rectangles, toutes les autres formes sont des accidents de la nature, des fantaisies, des tortures qui étirent ou réduisent les côtés, pincent ou dilatent les angles. Il arrive même, comble d'inélégance, que les côtés ne soient ni quatre ni égaux, les angles même pas droits, alors tout déraille et cette foutue machine s'aventure à coudre plus vite que mes doigts. Hexagone, octogone, heptaicosagone, ennéahectogone, tout et n'importe quoi, un grain de poussière dans la lumière, un pentadécagone croisé ou cette mouche entêtée à vrombir autour de mes oreilles. Mon monde est peuplé d'accrocs défaillants à la rigueur géométrique, d'esprits aussi tordus que les corps, d'insectes bruyants et tapageurs. Mouche, couche, souche, touche, douche, louche, bouche. Bouche. La belle et grande bouche de Anna, sa bouche fraise, framboise écrasée onctueuse aux brillances cerise que j'aimerais tant embrasser.
Le nez en l'air vers la fenêtre jaunie de l'atelier, je me demande si Anna voudra que je goûte à sa bouche demain à la corrida où nous allons tous les deux.

J'ai froid, les fesses meurtries par les pierres des gradins, j'ai faim un peu. Tout le monde est parti, l'entracte sûrement. Hors de question que je perde ma place, le poste d'observation idéal plongeant sur la rambarde de la présidence d'où je peux savourer chaque sortie de mouchoir affiché d'un geste rapide et nerveux. Le centre du pouvoir réside précisément dans ces dix centimètres de balustrade en bois lustré d'où une main armée d'un carré de tissu indique ses décisions au peuple de l'arène et au monde. Cinq mouchoirs gorgés de sueur. La sueur opiniâtre et hargneuse pour nous extraire de l'ombre, infléchir la course et exposer en pleine lumière notre destin de monstres présumés, de damnés oubliés, quelle responsabilité pour l'atelier ! J'en ai fièrement conscience et ne veux rater aucune miette du privilège qui nous est donné d'assister à la reconnaissance triomphale de notre labeur.
On ne nous avait jusqu'alors confié que des réalisations sans importance, sans aucune utilité, un entraînement sans enjeu, sans réalité pour affiner la technique, régler les automatismes, parfaire les gestes. Des boites gauchies éternellement vides, des plateaux boiteux, des torchons inachevés effilochés et délaissés pèle-mêles sur des étagères croulantes de poussière et d'échec. Mais là, nous étions entrés de plain-pied dans la vraie vie, celle qui ne croupit pas d'oubli dans la pénombre crasseuse d'une réserve de centre d'adaptation. Pour la première fois, nos existences marginales et monotones était illuminées du bonheur simple de la réussite qui nous faisait imperceptiblement bomber le torse de la satisfaction d'y être arrivés, de nous être dépassés, d'être reconnus enfin, pour ce que nous avions accompli. Cinq mouchoirs couleur de soleil, la vie côté lumière.

De la pochette, on a déjà agité le mouchoir blanc, le vert, le bleu une fois, le tour du rouge et de l'orange n'était pas encore venu. Morne, neutre et sans intérêt, peu m'importent le rouge et sa banalité primaire trop galvaudée. Mais, orange ! La symphonie triomphale d'un soleil de cinq heures chaud et diagonal, le tumulte fauve d'une irruption de braise, la puissance inaltérable d'un magma vital et souterrain, la beauté sereine d'un horizon sans voile à la pulpe sanguine. Orange désir, orange Désiré, et la patience affolée. Orange comme la promesse d'un baiser.
Et les lèvres d'Anna serrées, grises et glacées, lassées d'attendre l'improbable retour de la fête, fatiguées de grelotter à guetter le silence minéral qui allonge ses ombres sur le sable. Anna est partie, sa bouche aussi, disparues en maugréant dans la pénombre des arcades.

Monsieur, la corrida est terminée, c'est fini, vous ne pouvez pas rester là., faut vous en aller.
Mais, moi, j'attends l'orange.

“J'ai vraiment cru qu'il se foutait de moi, je lui ai dit qu'à cette heure-ci, y avait plus d'orange, ni de rouge, que le feu était au vert pour qu'il parte vite. Qu'il ne pouvait pas rester, c'était interdit, que sinon j'allais appeler la police“. Pâle et hébétée, Martine serrait d'une main les manches de son balai et de sa longue pelle, l'autre froissait nerveusement le bord d'un sac poubelle béant qu'elle n'avait pas lâché. Elle détourna son regard du corps brisé étendu sur la pierre, ramassa une canette écrasée sous un banc, puis un papier un peu plus loin, l'oeil errant au raz du sol, cherchant dans les détritus abandonnés le réconfort de choses connues auxquelles raccrocher son désarroi. “Il a paru réfléchir quelques secondes, mais se mit à répéter cette histoire d'orange incompréhensible en se balançant d'un pied sur l'autre, puis entreprit de brasser l'air de grands gestes en marchant de long en large d'un bout à l'autre du gradin. Il gesticulait, marmonait, rouspétait, criait que si on fait des choses, c'est obligatoirement pour s'en servir, que sinon, ça ne sert à rien. Absolument à rien. Mais pas l'orange, pas l'orange. Il hurlait, l'écho répétait au ciel obscurci la furieuse flamboyance du couchant et, lave bouillonnante contenue, la colère se déversait en flots désordonnés et rageurs le long des gradins, arpentait les travées, enjambait les dossiers et les barrières, ébranlait les rambardes, cognait les pierres sourdes et grises, dévalait les escaliers lustrés de rosée, glissait, tanguait, trébuchait, culbutait et bascula. Bascula...“.
De la main, elle désigna la chute, renifla, fouilla nerveusement dans la poche de sa blouse à la recherche d'un kleenex, en sortit pèle-mêle un petit peigne édenté, le cellophane vrillé d'un bonbon au caramel, un bout de papier aux pliures jaunies et à défaut de mouchoir, un vieux chiffon à poussière difforme vaguement orangé avec lequel elle sécha furtivement le filet de larmes qui glissait le long de sa narine.

Le ciel jais étend son aile de corbeau au-dessus de ma tête éclatée. Sous la pierre refroidie, les gradins rugissent et le sable s'enflamme, les couleurs tournoient au nez de l'orage grondant, croupe vaillante, cornes engagées, la course franche renouvelée, la courbe enseignée dans le chuintement écarlate de la toile offerte et déployée, respirations en apnée savourant la volupté et la beauté, l'accomplissement d'une vie. La grâce est rare, je sais, et ma chute mortelle.
Les étoiles sont éteintes, restent le visage de cette inconnue debout, pâle, et ses larmes réfugiées dans un chiffon décoloré en guise de mouchoir. Orange, Désiré, orange.

Cleg, 22 Octobre 2009, sous l'orage au Sambuc.
Par Catherine Le Guellaut - Publié dans : textes à lire - Communauté : tauromachies
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bibliographie

  La Sombra del Sol
nouvelles taurines
à paraître début avril 2011
(Cairn)
nouvelle in recueil "Brume et autres nouvelles du prix Hemingway"
(Diable Vauvert, 2010)
250 réponses à vos questions sur la tauromachie
en co-écriture avec
Christophe Chay et Jacques Massip
(Gerfaut, 2009)

Les Taureaux Rêvent aussi
(Cairn, 2006)
épuisé

Et la Lune nous regardait
(Cairn, 2007)

Q
uelques derniers exemplaires disponibles
à la Boutique des Passionnes d'
Arles

Texte libre



"Et la lune nous regardait"
envoyé par Catherine Le Guellaut

Copla (poème)
illustrations d'Albert Martin
sur une musique de Mariano Martin.
 

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