Les lumières de Tricastin

Publié le par Catherine Le Guellaut

Ce jour-là,
l'ombre de la folie humaine
éteignit le soleil.
Ni aube claire, ni crépuscule troublant,
ni chien, ni loup hurlant,
d'alouettes muettes,
l'ultime chant
chavira au néant.
Mufle grondant
au levant l'absence,
cornes acérées de lune griffant
la noirceur d'un ciel mourant,
les toros expiraient en silence.
Funeste lueur de la folie des hommes,
ce jour-là fut nuit,
éternellement.


Les lumières de Tricastin

Pied à terre, une main posée sur la barrière du lopin qu'il bichonnait depuis qu'il a fait sa despedida et s'est éloigné du sable des arènes, Emilio tentait de mettre des images sur le désastre que toutes les chaînes de télévision avaient annoncé. En dépit de l'heure matinale, l'air suffoquait déjà, une brume collante suintait des canaux d'irrigation, rampait paresseusement aux premières plates-bandes où les pieds de concombre étiraient leurs lianes volubiles. Le ciel rose et or moirait de liserés ambrés la générosité des courbes aubergines. Gorgées de soleil, les grappes de tomates juteuses criaient à tue-tête “Regarde comme nous sommes belles, rondes, appétissantes ! Mange-nous, croque-nous ! Plonge tes dents dans nos chairs fermes, tièdes, goûteuses, régale-toi !“
Emilio avait soupiré. À première vue pourtant, rien n'avait changé. Non, rien de tangible, rien de visible, ni le parfait ordonnancement du jardin, ni la lumière vive qui plombe les feuillages, ni ce petit carré soigneusement préparé qu'il comptait ensemencer ce matin. Il avait beau scruter, plisser les yeux, faufiler son regard perçant entre les rangées du potager, entre la beauté et la tranquillité matinale, rien d'anormal, rien de mortifère, rien qui signerait l'extrême danger, la violence du poison ou l'imminente fin. Une aussi grande blessure devrait pourtant bien laisser des blessures comme l'incendie torture les troncs, ratatine les feuilles et anéantit les couleurs, comme la corne assassine déchire les muscles, explose les artères, délite les chairs et laisse sur la peau tannée l'empreinte brûlante de son passage, boursouflure violacée en forme de baiser sauvage.
Empoisonnés, pollués, irradiés, condamnés, sa récolte et son minuscule territoire de bonheur, la havre de ses vieux jours où toréer la terre féconde et blottir son amour orphelin depuis que Elisa s'est éteinte et l'a abandonné à sa solitude.
Malgré la menace, malgré la probable contamination en l'aval de la centrale, il avait poussé le portillon, avançait d'un pas lent dans l'étroite allée centrale bordée d'iris d'eau mauves et jaunes, incrédule et pensif :
“Tu vois, il y avait là tout ce qui m'attache à toi, le rouge écarlate de tes lèvres, l'émeraude de ton regard, la douceur brune de ta peau, l'air clair délicatement parfumé des matins heureux à te regarder t'éveiller les cheveux ébouriffés et le sourire plissé au coin des yeux, à guetter tes manières voluptueuses de chat étirant une croupe féline, braise et velours. Étreindre à l'étouffer ton corps de nacre, goûter ton ventre doré, la tiédeur de ton sexe épanoui et me réjouir de tes éclats de rire, sonores envolées de cloches au sortir des noces. Juste un petit bout de jardin qui te ressemble, un petit peu de toi, un brin de vie qui continue bruissant et vivace pour combler ton absence, le désert glacial de notre lit où plus aucune bataille matinale ne vient froisser les draps. Elisa, tu me manques tellement ! Toi qui m'a laissé provoquer les cornes des toros sans un mot pour m'en dissuader, sans un geste pour m'en empêcher, sans un regard pour me retenir. Toi qui a soigné mes blessures sans un reproche, silencieusement attentionnée, ton sourire et ta tendre patience pour quotidienne preuve d'amour, tu as promené ta bouche aimante à chaque horizon de ma peau couturée alors que la plissure de ton front de plus en plus profonde redoutait le jour noir où tu resterais impuissante à me guérir de la mort.
Pas une seconde je n'ai imaginé que tu partirais la première et me laisserais seul, éperdu de solitude plus brisé et rouillé de chagrin que cette pioche oubliée au coin de l'appentis. Douce Elisa. Il y avait dans ce jardin tout ce qui te rappelait à moi, ton amour, la vie qui grandit colorée et souriante, qui fait des fruit et se régénère de sa propre mort. Aujourd'hui une promesse de désolation, de végétation nocive, vénéneuse, condamnée à dépérir et disparaître comme si tu devais mourir encore une fois.“

Bravant l'interdiction de consommation de plantes maraîchères, Emilio avait choisi une grosse tomate, belle, joufflue à souhait, mordit à pleines dents le fruit charnu, en aspira la pulpe ferme, veloutée, fondante sur la langue et téta le jus tiède et sucré goulûment jusqu'à la dernière goutte avant de s'essuyer la bouche du revers de la main. Contaminé pour contaminé, il en mangea une seconde, puis une autre, en remplit dans un panier pour la route. Pourquoi se priver à l'heure du dernier voyage ? Il vissa sur sa tête la casquette qu'il tenait serrée, pliée en deux dans sa ceinture, enfourna dans un sac de jutte les outils entreposés dans le cabanon de planches serti de pois de senteur à l'entrée du terrain. Il cala le sac et le panier entre deux malles de cuir dans la remorque attelée à son vélo, et s'éloigna sans prendre la peine refermer la cloture derrière lui.
Pareillement ce matin, en quittant sa maison, il avait à dessein laissé la porte grande ouverte. A qui bon enfermer les meubles et les souvenirs ? Il ne reviendra sans doute pas, certains chemins ne se font pas à l'envers. Les objets, le logement douillet serviront à ceux qui, du moins il veut le croire, en ont vraiment besoin. Verrouillés ou pas, les souvenirs quant à eux le suivront à leur guise, jusqu'au bout de la route.
À l'intérieur de la maisonnette règnent l'ordre et la propreté, la vaisselle rangée, les meubles époussetés et cirés, le linge fraîchement lavé et repassé impeccablement plié dans les armoires, le lit fait recouvert d'un large boutis écru brodé d'initiales enlacées, deux E majuscules blottis dans un médaillon de fleurs des champs et de feuillages. Sur la table de la salle à manger, leurs lourdes têtes tournées vers la lumière du jour, un bouquet de pivoines du jardin espère le retour de la maîtresse de maison. Rien n'a bougé depuis qu'elle est... Juste le vide et l'absence immense. Elisa ne reviendra pas chantonner dans la cuisine odorante, épices, laurier, confits mêlés et le grand fauteuil d'osier ne grincera plus jamais du plaisir de ses longues lectures nocturnes sous l'oeil cyclope du lampadaire à breloques du salon. Elisa ne reviendra pas, Emilio s'en va. En franchissant le seuil, la gorge gonflée d'un sanglot trop longtemps retenu, il avait posé le plat de la main sur la pierre d'embrasement encore fraîche que les rayons matinaux ne tarderaient pas à cuire. Il avait caressé ce bout de mur poli par le temps et le frôlement des corps, tendrement, délicatement l'adieu aux doux et pesants vestiges du bonheur.

Sans un regard sur le jardin inondé de soleil, la remorque derrière lui grimaçant sur ses maigres essieux, Emilio s'était dressé sur les pédales pour lancer sa machine, ajusta la visière de sa casquette sur son front et disparut au détour du chemin des Barrinques entre les saules pleureurs qui bordent la Gaffière.

Je regardais la terre exhaler une transpiration grasse et jaunâtre. Du lointain, les clarines des toros traversaient la brume désordonnées et lasses comme le requiem évanescent d'une lente agonie, un unisson distordu, un choeur grippé qui se meurt épuisé de rouille. Je devinais plus que je ne savais ce qui se passait ; j'aurais du alerter sans doute. Sûrement. Distinguer l'insignifiant du grave, crier ? Qui aurait entendu, compris, qui pouvait accepter l'inconcevable et voir soudainement nos pires cauchemars prendre forme, couleur et consistance dans nos quotidiens cathodiques douillets noyés d'anecdotes surestimées et de drames minorés ? Qui ? Imbus de pouvoirs éphémères aux illusions d'éternité, nantis de petits privilèges mesquins et égoïstes, nous sommes assez couillons, si lâches ou trop passablement humains, perclus de rêves angéliques, bourrés de fausses certitudes pour admettre que ce pire-là – terrible, mortel, pourtant lointain et hautement improbable – puisse advenir de notre vivant et que sa marche est irréversible.

Il y avait eu, au premier jour d'août, cette phosphorescence suspecte dans le jardin, une onde passagère à la tête des herbes folles desséchées par le vent et quelques lucioles attardées aux pieds des cyprès. Il y avait eu, la semaine dernière, cette alerte à la centrale de Tricastin, cent-vingt-six kilomètres plus au nord, des débordements d'eaux de refroidissement dont on ne connaissait ni la réelle nocivité ni l'exacte quantité déversée dans les rivières, évidemment aussitôt minorée. Cent-vingt-six kilomètres au fil de l'eau.
Bien à l'abri de la tonnelle qui dégoulinait de vigne vierge et de clématites, l'esprit au-dessus du monde, invulnérables, nous buvions à la fin du monde, à la connerie, aux apprentis-sorciers, persuadés que nos pratiques “saines, lucides et responsables“ nous protégeaient de la bêtise, de la pollution et du reste, assez naifs pour oser croire encore à la probité des dirigeants, au sérieux et à l'indépendance des agences de contrôle. Bien évidement, si la chose s'avérait réellement grave, “ils“ n'auraient pas manqué d'informer la population, au pire auraient organisé la distribution par les gendarmes des pastilles d'iode naturelle.
Nous en avions profité pour trinquer à l'été, à la nuit étoilée loin des embouteillages, aux cigales endormies, aux grenouilles des marais, nous avions bu à la santé des touristes assoiffés, aux climatisations essoufflées, à la fraîcheur du rosé de Camargue, élevé bio, sans engrais ni pesticides, les ceps maintenus noyés en hiver par les eaux du Rhône, le meilleur remède contre les parasites.
Le Rhône qui, par un savant réseau de canaux, de fossé, de roubines de vannes, de pompes et de portes, abreuve nos terres et nos toros, va savoir ce qu'il charrie aujourd'hui en plus du plomb, des phosphates, du cyanure, des cadavres et autres saloperies ! Buvons, amis buvons, ce dernier vin d'avant l'atome ! D'une source énergie à l'autre, nous rivalisions d'invention pour la fabrication de carburants alternatifs, de ceux qui ne coûteraient pas cher, ne pollueraient pas et n'entameraient en rien l'autonomie alimentaire de la planète. Hôtes d'un Bacchus intarissable, en dieux excessifs et généreux nous recréions à coup de palabres le meilleur des mondes ! L'alcool délie les langues, libère les esprits, ouvre des avenues d'utopies à deux balles aux lendemains pâteux et moroses. Quelques verres de ce rosé frais au clair de lune et la douceur de compagnes à la peau fine et au tein de miel auront entamé mon instinct et ma clairvoyance ; le ciel si pur invite à la poésie, illuminé de myriades d'étoiles bleutées et zébré par la progression clignotante d'un avion au firmament des destinations estivales. Coulent les eaux lourdes de Tricastin dans le Rhône, je ne suis pas encore assez saoul pour partir en guerre en plein été contre le danger nucléaire, assez insouciant, trop confiant pour laisser à d'autres le soin exclusif de vérifier, contrôler, veiller... alerter.
Un vent léger s'était levé, doux caressant la fièvre des corps rompus, balayant l'ivresse incandescente et l'inquiétude. Tous sont allés se coucher. J'ai grillé une dernière cigarette en marchant paisiblement autour de la maison, m'attardant à la barrière des premiers enclos. Il y avait l'été surchauffé, vrombissant de jeunesse et d'amitié, et dans la roubine, un filet d'eau vive qui chantonne, gargouille, se faufile dans les roselières frissonnantes. Il y avait l'épée nucléaire pointée au murillo de l'humanité et tous nos yeux fermés.

Odeurs familières rassurantes de bouse séchée et de graminées gorgées de chaleur que le vent éparpille, moiteur capiteuse des berges des canaux d'irrigation qui désaltèrent les terres avides, sèches et craquelées. Comme si le tumulte des hommes les incommodait, c'est la nuit qu'elles osent s'épandre et s'épanouir ; j'en savoure la moindre fragrance avec délectation, une vague de plénitude et de délice qui envahit le corps et l'âme. Plus loin dans la pénombre entre les acacias rabougris par la salinité du sol et des embruns, les toros marmonnent entre eux, se frottent aux troncs rugueux, arrachent bruyamment des touffes d'herbe au sol sec et poussiéreux, fouettent leurs flancs d'un claquement de queue, soufflent, s'interpellent, se jaugent, s'ignorent, s'intimident. Je n'ai jamais été aussi heureux, je crois, que ces nuits d'été brûlantes et étoilées, accoudé aux planches des enclos à les écouter vivre, à les deviner, à les savoir là, tout près, juste là. À les imaginer dans quelques saisons franchissant la porte du toril, prenant possession du sable brûlant de l'arène, fiers, racés, explosant de bravoure et de puissance aux flancs caparaçonnés du cheval, indestructibles sous le fer, nobles et inlassables à la muleta. À les rêver graciés de retour en terre natale, amants éternels, enrichissant de leur sang les générations à venir.

Porté du lointain par le vent, un grincement mécanique semblait approcher, régulier et circulaire, un cliquetis métallique cahotant surmonté d'un grelot aigu finit par se fondre dans le tintement des clarines, le bruissement des roseaux et le bavardage nocturne des grenouilles sous la lune entamée. Les noirs n'avaient pas bronché.

Emilio avait encore vomi, la troisième fois depuis ce matin, des glaires, de la bile, du sang. Le corps secoué par des quintes d'une toux grasse et acide, la force lui manque, appuyer sur les pédales de son vélo, tirer sa précieuse carriole, alors marcher. Bientôt un semaine qu'il a quitté son jardin bordant la Gaffière, qu'il roule vers le sud, vers son sud, celui de l'enfance, celui de rêves plus grands que le ciel, un sud torride pour une carcasse lasse aux muscles raidis de fatigue, un sud aussi lointain qu'un mirage.
À la nuit largement entamée, il avait emprunté un petit chemin pierreux, d'une draille à l'autre entre les fossés profonds envahis de roseaux, il s'enfonçait dans les terres sauvages apparemment inhabitées. Il poussa une barrière et, en homme de la terre qui connaît l'importance d'une cloture, referma soigneusement l'enclos derrière lui. Une touffe dense de bambous bruissant, quelques tamaris aux inflorescences violines, le sol sec et croûté de sel entre les salicornes. Emilio s'effondra plus qu'il ne s'allongea, sur le dos, épuisé, les bras en croix, ses mains à plat tâtant la rugosité de cette terre dure, sèche, douce qui farine sous les doigts. Alors que la voûte profonde du ciel s'allumait d'étoiles à l'infini, une brise chaude et marine courait sur les rides de son visage émacié, brûlait le bord des paupières rougies soulignées de profondes cernes brunâtres. Haleine de douceur maternelle, le souffle enveloppant l'étreignit, le berça d'une somnolence chaude, sereine et souriante.
Sous le vent chaud et léger, les tiges des bambous s'entrechoquent régulièrement ; leur bruit mat et profond résonne dans le silence, en métronome sensible, rythme le temps et les gestes mille fois répétés, tendus, lents, longs. Le capote glisse au sol soulevant dans son sillage un voile de mince poussière, la toile empesée chuinte, chuchote, clapote, s'enroule sur la cuisse comme la vague dentelle le rivage avant de se retirer dans les profondeurs marines pour mieux d'épanouir au prochain assaut. Le torse nu mat perlé de sueur, les muscles fins bandés roulent sous la peau dorée, le visage suit la charge invisible, lèvres avancées, joues creusées, la bouche déformée récite des litanies silencieuses, de ces mots magiques qui ensorcellent des toros imaginaires et bâtissent des faenas de légende. Respiration, transpiration, Emilio a quinze ans ; ses rêves de géant germent dans chaque grain de poussière soulevé par sa muleta de fortune comme une valse au soleil et grandissent en solitaire entre mer et marais, au bout du monde des vivants.
Comme il est présent ce temps de l'adolescence au milieu de cette sansouire où Emilio revient au crépuscule de son histoire ! Le temps des rêves insensés, des courses à perdre haleine pour rejoindre son terrain d'entraînement, son bout de paradis entre terre et ciel. Ce n'est pas le hasard qui l'a conduit ici, au milieu de nulle part ; chaque chemin mène au recommencement, de la grande ronde de la vie, il faut savoir fermer le cercle. Son cercle à lui est croûté de sel, peuplé de grands toros luisant de lune bleue, conquérant en seigneur, le jour de leur renaissance, un ruedo de sable explosé de soleil frémissant d'espoirs.
Aux premières lueurs de l'aube pâle et rose, il a tendu au sol des ficelles, cordeaux traçant à l'ombre parcimonieuse d'un tamaris en fleurs, un rectangle d'un mètre sur deux qu'il creusait à la pelle et à la pioche. S'appuyant des deux mains sur le manche de son outil, il avait longuement considéré le paysage autour de lui, la lande aride et déserte, maigre de végétation de ses premiers entraînements, imaginant avec peine, la mort dans l'âme, l'onde nucléaire ravageant cette terre vierge et sauvage qui avait aguerri sa volonté, avait vu éclore et s'épanouir son art et sa sensibilité. En lambeaux, déchiquetés, rongés par les effluents radioactifs, les ruines du soleil s'effilocheront aux épines des acacias, à chaque brindille et les rêves abîmés tourbillonneront dans le vent et la poussière.
Il avait ajusté sa casquette, craché dans ses mains et recommencé de creuser. Une pelletée, deux pelletées, une quinte de toux secoua tout son être scié de douleur, les mains terreuses agrippées au manche de la bêche pour éviter de s'écrouler. “Debout torero, cette mort-là n'est pas pour toi“. Emilio tira d'une des malles de cuir de la remorque la toile rouge de sa muleta et son épée, la secoua pour en défaire les plis, l'équilibrer à sa main. Le corps cambré, le menton dans la poitrine, il se dirigea vers un toro immense et solitaire qui le toisait du centre de l'enclos. “Toro, toro, mira, mira“. Emilio avançait le bras tendu l'étoffe déployée devant lui, provoquant de la voix et du geste. La première charge fut violente, féroce, la tête armée engagée dans la toile qui conduit une large courbe. Des spasmes de braise consumaient ses poumons, liquéfiaient ses entrailles en magma fiévreux et putride. Ravalant bile et salive, les pieds ancrés dans la poussière, Emilio pivota le poignet, indiqua au fauve la voie pour achever sa course avant de le reprendre doucement, l'inviter dans l'éclosion d'un nouveau pétale écarlate hanté d'un vent léger et enjôleur. Une passe ralentie, une autre langoureusement enroulée autour de la taille, une autre encore onctueuse et parfumée de miel. Emilio se surprit à sourire quand une vague nauséeuse soudaine vint anéantir toute force, terrasser sa volonté ratatinée dans une brume flasque et molle où les couleurs s'éteignirent d'une pâleur exsangue auréolée de rubis alors que la corne rebelle transperce le corps blème et désarmé. La muleta glisse au sol, inerte, morte.

Sortis des bosquets épars, ils s'étaient approchés l'un après l'autre, lentement, farouches, méfiants, humant l'intérieur de la carriole basculée d'où dépassait l'étui de cuir travaillé contenant les épées, une paire de cornes emmanchées lustrées de sueur et un petit panier de tomates racornies tâchées de plaques noirâtres qui avaient dû être magnifiquement belles et goûteuses. Tout le jour, toute la nuit qui suivit, en cercle, les toros l'ont veillé, mugissant l'inquiétude et le chagrin.

Aujourd'hui, nouvel incident à Tricastin, une fuite de vapeurs chargées de carbone quatorze dans l'air. Le communiqué de la direction de la centrale se veut rassurant décrétant que cette anomalie bénigne n'engendrera aucune conséquence notable sur l'environnement et l'état sanitaire des populations ; on espère sans le vouloir un démenti de l'Agence Nationale de Sécurité Nucléaire.

Fort vent du Nord, l'été chavire l'insouciance. J'ai garni la tombe d'Emilio de touffes de salicornes ; les pois de senteur ici n'auraient pas tenu. À la tête, l'épée de mort plantée jusqu'à la garde, foudroyante, furieuse et rebelle marquera l'endroit d'une croix d'or finement ciselée que le temps patinera jusqu'à l'usure et l'oubli.
La nuit, le ciel se marbre parfois de couleurs jaunes et verdâtres ; c'est étrange, magnifique, mortellement beau. Très agités, les toros se sont rassemblés, ils frottent les uns aux autres unis dans la même respiration grave, longue et rauque, fourbissent cuir contre cuir, flanc contre flanc une énorme lame de fond inquiète, noire, luisante, mouvante, prête à déferler, les cornes pointées à la mer ; ils semblent vouloir migrer.
Instinct millénaire, sauvagerie de mémoires ancestrales : sans doute, savent-ils déjà l'imminence que nous nous évertuons merveilleusement à ignorer ou masquer d'espoirs biaisés.
CleG - le Sambuc, le 4 Octobre 2009

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