l'écritoire Arlésien

C'est dit, c'est fait : j'ai ouvert mon atelier d'écrivain public pour tous vos écrits petits ou grandsécritoirema plume à votre service
   
 

"Orange Désiré" vient juste d'être publié dans le recueil "BRUME et autres nouvelles du prix Hemingway" paru aux éditions du Diable Vauvert.

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"Un puntillero en maison de retraite qui accomplit son devoir dans l’ombre ; un mousquetaire d’Intermarché qui prépare sa feria ; un père divorcé qui retrouve son fils grâce à José Tomas ; la haine intime d’une femme de matador pour la sexualité de son mari… Les seize meilleures nouvelles de la cuvée 2010 illustrent incontestablement la richesse symbolique, imaginaire, artistique et humaine de la culture taurine… et ses connexions secrètes avec l’art de la nouvelle.
Textes de Jean-Paul Didierlaurent, Nicolas Ancion, François Bannier, Yves Charnet, Marc Delon, Denis Deloubes, Séverine Gaspari, Tierry Girard, Philippe Laidebeur, Catherine Le Guellaut, Aubert de Molay, NaTYot, Anne-Marie Schaller, Jacky Siméon, Henry Sire, Marc Thorel.
Né dans les Vosges où il vit toujours, Jean-Paul Didierlaurent découvre le monde de la nouvelle en 1997. Lui qui n’avait jamais assisté à une corrida a vu ses nouvelles publiées dans les recueils Corrida de muerte, Arequipa et Le Frère de Pérez, avant de remporter le prix 2010 avec Brume."

A vous femmes, filles, éventuellement aussi mères, compagnes, soeurs,.....
A vous hommes, fils, éventuellement aussi conjoints, compagnons, frères.....

Même si une seule journée ne suffit pas pour parler des violences faites aux femmes dans le monde sans oublier la France, si cette journée pouvait nous obliger à penser, lire, écrire, réfléchir un peu plus que les autres jours sur ce problème...............

Si cette journée nous permettait aussi de nous poser les bonnes questions au plan local et mondial, sur le violences physiques et morales, dans le couple, au travail, dans la société.........

Et si nous décidions d'agir, à notre niveau, en groupe, seule, seul, pour dénoncer l'immense régression du droit des femmes pour l'égalité due en partite à l'immense progression de l'obscurantisme religieux approuvé par une grande partie du monde politique que cette situation arrange

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Et si... nous marchions ensemble...

ARLES, mercredi 24 novembre, rendez-vous 10h, place de la République...

Brode la mort

Brode la mort
petit vermisseau,
brode-la d'ors
gusanillo mio,
d'arcs-en-ciel soyeux,
d'ambres et de lumières.

Savoure au petit matin
la course du vent,
l'infinie rondeur du temps,
l'odeur du volcan.

Alors brode la mort
comme tu brodes la vie
Marie
je broderai la tienne
de lune et de baisers


Marie Éternité

Les faïences des infirmeries d'arènes sont toujours trop blanches, trop lisses, trop propres, trop nettes sous les rampes de néons blêmes et froids qui ne savent rien du corps étendu sous ce linceul, trop nu, trop pâle. Qui ne savent rien de l'être et en connaissent pourtant bien trop, témoins impassibles et constants, de ces combats de chairs, de tripes et de sang où les mains sûres et affairées, les doigts gantés et agiles explorent, nettoient les plaies ouvertes, réparent les tissus déchirés, cautérisent, suturent et raccommodent des béances aussi larges et profondes que les failles abyssales où bouillonne le magma rougeoyant des origines.
Ultime fauve, le silence règne ici en maître, avale chaque cliquetis, happe chaque murmure, enveloppe chaque résonance métallique en son empire. Silence du geste précis, vif, sûr, silence des regards qui se croisent, silence de la sueur qui perle aux tempes, silence du latex et des gazes, silence des écrans de plasma qui déroulent leurs courbes régulières, du néon qui grésille par intermittence, des semelles de caoutchouc sur le carrelage, de la ventilation qui ronronne. Silence religieux des cuadrillas, sombres, tendues, les doigts égratignés à trop presser les pierres saillantes du couloir, tous visages fermés auscultant les aspérités du sol que les pieds inquiets tentent de réduire de signes de croix furtivement tracés du bout de la zapatilla. Silence qui attend, espère et doute.
Sous la lumière dense et cruelle, impuissants et vaincus, les regards de l'échec s'égarent au lointain comme pour accompagner au-delà des murs aseptisés l'écho de la toute dernière palpitation qui s'amenuise et s'évanouit dans la ronde tourmente du monde. Les gants de plastique sonnent le glas lentement, l'un après l'autre, claquent et giclent dans la poubelle. Adieu ultime de l'impuissance à sauver la vie, le couvercle métallique s'abat brutalement, grincement de poignées de cercueils repliées avant la descente au ventre de la terre.
Blanc silence des faïences, blanc silence de vie éteinte. Blottis dans l'encadrement de la porte en verre dépoli comme une nichée d'oisillons suspendue au bord du précipice, matadors en tête, les membres des trois cuadrillas, hésitent à franchir le seuil du sanctuaire où reposent les réponses à toutes leurs questions et, plus frêle qu'un cheveu d'ange, leur brodeuse. Saisis de stupeur et de tristesse, orphelins désemparés, certains laissent aller leurs larmes, d'autres tentent de les contenir, perdus en eux-mêmes, le crâne envahi de pensées désarticulées qui cascadent sans fin. Le corps inerte allongé sous le drap pourrait être le leur, tous le savent que trop, le redoutent avant chaque paseo, et s'ils exposent leur vie devant de noirs toros sur le sable blanchi de soleil des arènes du monde, c'est pour réduire la mort profilée au bout de leurs cornes, la détourner, la vaincre, non la subir ou la toucher.

Sur leurs gonds poussifs et grimaçants, deux battants de porte geignards me dégueulèrent au bout du couloir comme un vieux rot grave, rance et périmé. “Marche toujours droit, lentement, le menton haut et le regard lointain, ne laisse aucun doute abîmer ta prestance“. Vermisseau emprunté tordu de maigreur, une lourde mallette de cuir rouge au bout de chaque bras, emporté par leur poids, je faisais exactement le contraire et trottinais plus que je ne marchais le nez cherchant dans le carrelage un trou où disparaître. Le grotesque frôlait l'indécence, la semelle compensée de mon pied droit couinait au sol à chacun de mes pas, inévitablement sonore malgré mes efforts qui attira sur ma pauvre silhouette une volée de regards chagrins, incisifs et réprobateurs. L'oeil aussi volontaire que possible, la tête dans les épaules, je me faufilais entre les cuadrillas suivi dans ma boiterie d'une rumeur craintive et nous excusais, mes valises et moi, en refermant la porte de l'infirmerie au nez des matadors et leurs peones perplexes et frustrés qui retournèrent médusés griffer d'angoisse leur petit bout de mur.

Regard circulaire à la pièce. La longue paillasse étale sa blancheur entre l'armoire vitrée abritant les fioles et les chariots d'inox où s'étagent les sacs stériles contenant les gants, les blouses, les pansements et les instruments sagement alignés dans leurs étuis. Sous leurs housses opaques et jaunies, les appareils débranchés semblent hiberner, bercés par le robinet qui goutte en cadence dans le bac métallique. Fichés dans le mur, becs ouverts muets de stupeur et d'inutilité, les branchements des énormes bouteilles d'oxygène affichent une béance indécente.
Je connais le décor par coeur, son ordonnancement parfait de havre de l'entre-deux où oscillent entre la vie et la mort, la réparation, la cicatrice pour mémoire, le handicap en forme de purgatoire, l'infinie palette du soulagement à la colère, de la vacuité au désespoir. Par coeur aussi, l'odeur particulière des batailles perdues qu'aucune asepsie ne parvient à masquer, celle des larmes de silence et des chagrins solitaires.
Enfant illégitime de l'ombre et du vent, je l'ai suivie bien souvent dans ces entrailles des arènes ignorées du soleil. Immuable prélude au cérémonial, elle s'arrêtait droite, debout au centre de la pièce, majestueuse et sauvage, aux à-guets, attente ou prière, je ne l'ai jamais su. Moi, je la regardais, éblouis et intimidé. Une respiration profonde soulevait sa poitrine et imprimait au bas de sa robe légère brodée d'immenses pivoines écarlates, un mouvement de valse lente qui enveloppait ses mollets fuselés et ses cuisses fines et fermes.
Fasciné, pétrifié d'extase devant tant de beauté sereine, je me sentais devenir idiot et sourire bêtement en imaginant qu'un jour elle inviterait mes mains à vagabonder sur le velours de sa peau. Bien sûr, cela ne m'arriverait jamais, juste au plus secret de mes rêveries éveillées d'adolescent tordu et boutonneux quand la princesse choisit le plus vilain   crapaud pour amant. Royalement immobile au centre de la pièce, elle était ma reine, mon soleil, ma déesse et blotti dans son ombre, je la regardais, à jamais émerveillé.

Quand je raconte que je suis le fils spirituel, le disciple de Maria Eternidad, le monde se scinde très nettement en deux camps. Largement majoritaire, le premier a le regard incrédule, amusé et fuyant de tous ceux qui, imbus de leurs personnes si supérieures à toutes les autres, ne voient que la surface des choses et se satisfont des quelques certitudes simplistes qui gravitent en orbite autour de leurs immenses nombrils. Sans appel ni seconde chance, je fais partie au choix – cochez la case adéquate - des illuminés sous l'emprise de substances hallucinogènes autant qu'illicites, des dérangés de la méninge certes pas méchant mais dont on préférerait ne pas avoir à supporter la vue, des inachevés mentaux fruits de fornications consanguines et bestiales si fréquentes, croient-ils, dans les vallées montagnardes isolées de la sierra de Gata ou alors de ces obscurs poètes de génie, follement incompris.
Les membres de l'autre clan, une poignée d'adeptes irréductibles composé exactement et exclusivement des cent soixante-sept âmes d'El Gasco, saluent ma fidélité à l'oeuvre de celle qui accompagna durant une trentaine d'années les moments cruciaux de nos vies de la naissance à la mort. Ida y vuelta ! À l'aller comme au retour, le corps abandonné et confiant, chacun de nous passait par ses mains expertes, blanches et longues ; brodeuse, pleureuse, embaumeuse, accoucheuse. Faiseuse d'anges parfois quand les ventres chauds et bruns s'arrondissaient d'un plaisir trop encombrant. Pour l'éternité.
Ida y vuelta, pour la vie, pour la mort. Son office terminé, Maria aimait s'asseoir sur un muret surplombant la falaise, au soleil où, méticuleusement, elle bourrait du bout de l'index une de ces drôles de petites pipes en pierre volcanique du pays qui ne quittait jamais sa poche. Tranquillement, elle l'allumait, tirant une série de petites bouffées qui assombrissaient soudain ses joues creusées d'un nuage de gravité. Et si l'on venait à remarquer la fine larme échappée glissant à la lisière de sa narine, elle accusait aussitôt la fumée, s'éventait d'un revers de main, éloignait du même geste le voile de tristesse qui barrait son regard des fantômes d'un passé inconnu. Ida y vuelta, entre ses doigts de porcelaine, Maria Eternidad nouait comme elle brodait les fils de nos vies et de nos morts, sans un mot, juste un long soupir qui ressemblait à des souvenirs trop lourds, à des regrets, à du chagrin.
Si on appréciait les services qu'elle rendait et faisait volontiers appel à son art pour rendre un défunt présentable, pleurer les morts ou assister les parturientes, tous ici craignaient qu'elle possède d'autres dons et qu'elle puisse en faire usage. Il courait des histoires insensées sur son compte que personne n'avait évidement osé vérifier. Une seule chose était certaine : Maria était arrivée à El Gasco, comme si elle venait de nulle part, un matin de novembre alors que le givre dentelait les lauriers et que l'hiver précoce couronnait les hauteurs de blancheurs éblouissantes, mince comme une liane, grelottante dans une robe légère magnifiquement brodée d'immenses pivoines rouges, plus belle qu'une reine, plus triste qu'un rio asséché. La semaine précédente, Inès la vieille qui avait fini par rejoindre son Gregorio de mari sous des cieux moins solitaires, laissait une maison inhabitée au fin bout du village où on logea Maria, sa robe brodée de pivoines et deux valises de cuir rouge. En échange du logis, elle proposa d'aider à naître et à mourir. “C'est ce que je sais le mieux faire“, avait-elle ajouté, du moins c'est ainsi qu'on le raconte, en assurant “Ma broderie paiera tout le reste“.

Huitième rejeton d'une famille régie par les torgnoles journalières d'un père carrier taillé dans le même roc que celui qu'il extrayait de la montagne, un géant aux mains d'ogre et à l'alcool mauvais, je réfugiais mes joues en feu et ma terreur d'enfant là où personne n'oserait les chercher. Plus souvent dans son atelier du bout du monde que chez moi, j'ai passé chez Maria des heures d'émerveillement à suivre le va-et-vient précis des aiguilles à la lumière d'une lampe suspendue, le savant enchevêtrement des fils sur les soies aux couleurs profondes, sur les taffetas brillants, l'étroit enroulement des tresses en brandebourgs, l'enchâssement minutieux des pierres au coeur des cabochons, la délicate superposition des rondelles de mica cousues en longues courbes décrivant les motifs et les perles recouvertes associées en machos.
Malgré son isolement à El Gasco, les tailleurs réputés faisaient le déplacement pour lui confier les travaux de broderie des costumes de lumières destinés à leurs clients les plus importants, les figuras de tout premier plan qui exigeaient pour leur traje des qualités à la mesure de leur art, la maîtrise des courbes et la pureté des lignes, la perfection du geste et cette inspiration lumineuse qui chavire les gradins et les consacre dieux vivants cousus d'ors. Je n'avais jamais mis les pieds dans de grandes arènes et ne connaissais de la corrida que les courses de village féroces aux costumes de location rapiécés de coups de cornes avisées, ternis d'espoirs bousculés, de larmes et de poussière. Maria m'avait promis que nous irions un jour voir toréer son plus beau costume et je tenais pour elle, à coup de journaux découpés et de photos, en regard de ses croquis et de ses échantillons, les cahiers détaillés des prouesses de chacun des habits de lumières qu'elle brodait. En fin de saison, en revistero assidu avec tout le sérieux dont j'étais capable après des calculs complexes qui prenaient en compte le nombre de corridas, d'oreilles, de queues, de sorties a hombros et de broncas, mais aussi les accrocs et les raccommodages, je dévoilais mon escalafon de luces ; Maria souriait, me serrait contre elle en me chiffonnant les cheveux. Lové dans son odeur, dans sa chaleur, j'étais heureux, protégé.
C'est à elle que je dois la première rouste de mon existence, le jour de ma naissance, le corps bleu et fripé maintenu par les pieds la tête en bas jusqu'à ce que j'accepte en hurlant l'air dans mes poumons et la vie souriante de ce matin de printemps. Longtemps, elle avait massé mes bras, mes jambes, mon ventre encore froids, dessinant sur ma peau de douces, de chaudes et savantes arabesques. “Ne pleure pas petit ange, dors et rêve, vis ta vie, petit vermisseau, vis-la bien jusqu'à la fin“.

Immobile au centre de l'infirmerie, les bras ballants toujours chargés des deux lourdes valises, il me semble que je sens encore aujourd'hui l'empreinte de ses doigts agiles broder sur ma peau, une jungle inextricable de signes cabalistiques chargés d'amour et de superstition pour forcer la chance ou panser des blessures invisibles. Ida y vuelta. Une trace plus glaciale qu'une balafre cinglante qui me fait frissonner et sortir de ma torpeur.
Gifle assénée aux murs lisses et nus, d'une chiquenaude précise de part et d'autre, les fermetures métalliques ont claqué leurs ressorts bandés. Des sacoches gueules grandes ouvertes, j'extraie les bocaux, les tubes, les seringues, les compresses, tout un fourbis que je dispose méthodiquement, comme je l'ai vue faire tant de fois, sur un plateau roulant près de la table d'opération, j'enfile un large tablier imperméable suspendu à l'armoire à médicaments, ajuste bonnet, masque et gants stériles.
Sur une chaise pliante aux pieds chromée, un chapeau de paille à large bord bordé d'un ruban carmin couvre pudiquement les pétales de pivoine déchiquetés d'un lambeau de robe poussiéreuse. Poussière tu nais, poussière tu retournes. Ida y vuelta, Maria Eternidad a pris le chemin du retour tout à l'heure quand son soleil bascula dans la nuit, de l'autre côté de notre horizon. Quand le dernier toro de la course fusa dans le callejon et faucha d'un seul coup de corne tout un champ de rouges pivoines, une pâle poupée d'éternité fichée au bout du piton.

Je replie soigneusement le drap de lin, contourne la table, ausculte le corps inerte. “Il y a deux valises, une pour la propreté, une pour la beauté. Un défunt doit être parfaitement nettoyé. Mais il faut d'abord rompre la rigidité naissante, assouplir la nuque, détendre les jambes, étirer les bras. Sans brutalité, dérouiller chaque articulation en chiropracteur. Puis avec une éponge douce, tu peux commencer la toilette, tout le corps, les moindres les replis. N'oublie pas les aisselles, les orteils ; un mort qui sue ou sent des pieds est fort incommodant et bien peu crédible, un mort bien mis ne doit pas avoir d'odeur, pas même celle de la mort“. Entre mes doigts serrés, l'eau gicle dans la cuvette et semble envahir la pièce comme une cathédrale de glace où chaque bruit, chaque cliquetis prend une dimension surnaturelle ; déglutition du flacon de formol, succion obscène des pompes à ponctions fémorales et sous-sternales, à drainages veineux, à extraction des liquides de tous les orifices, chuintement cadencé du piston caoutchouté dans le bocal à injection de formotel, glissement du fil à suturer dans l'épiderme.
Surnaturelles, mes mains organisent le cérémonial, dévissent les capsules, emboîtent les tubes, chargent les seringues, évacuent les urines, nettoient les ustensiles. Agiles, précises, sûres d'elles alors que je tremble de tout mon être. Sous mon crâne, la voix de Maria énumère les gestes, les argumente, les décompose, douce, patiente et attentive comme le maître forme son élève. Les yeux baignés de larmes, le coeur en ruines, j'obéis à ses conseils. “La seconde valise, c'est pour la beauté. Personne ne veut réellement voir la mort telle qu'elle est, grise, raide, froide, violente ou venimeuse. Pour les proches, un défunt acceptable doit être serein, presque souriant, libéré de la souffrance et de toute angoisse, maladies, blessures et déchéance physique soigneusement dissimulées sous un masque de bonne santé. Rassurant pour ceux qui restent, un beau mort a souvent meilleure mine que la plupart des vivants.“

Longuement, j'ai coiffé tes cheveux délicatement ramenés sur la nuque en chignon souple. Ida y vuelta. Hier, j'étais encore enfant, comment as-tu pu mettre autant de cheveux blancs ?

Putain de toro ! Faux-jeton sous tes airs de sphinx inoffensif, inamovible gardien des portes du toril, tu nous as bien leurrés ! Les quatre sabots plantés dans la sable comme les poings d'un adolescent borné et boudeur, rien n'avait réussi à te sortir de ces quelques mètres carrés de querencia et tu observais, toutes cornes brandies, l'agitation des toiles roses avec l'arrogance d'un trader impuni. Le meilleur traje de notre classement annuel nous tournait le dos, couleur lie de vin de la pointe de Grave, chaquetilla brodée d'un arbre de vie entrelacé de guirlandes de roses anciennes et de pignes de pin joufflues, s'avança doucement et vint empiéter en territoire interdit. Boulet de canon, explosion des planches, déferlement de furie en contre-piste et toi Maria, distraite, subjuguée par tes broderies délicates nimbées de soleil couchant. Toi, frêle roseau emporté dans une soudaine tempête déchaînée de rage, de bave et de muscles roulants. Corps, coeurs et chairs transpercés, poitrine barrée jusqu'au dos d'une béance écarlate.
Ne t'inquiète pas, Maria, je vais réparer cela. Regarde, tout doucement, je peux ramener la lèvre baveuse de cette cicatrice médiocrement raccommodée sur l'autre rive d'un ourlet invisible, quelques points lancés par-dessus, il n'y paraîtra plus. Des points réguliers bien serrés les uns contre les autres, grand fil devant, petit à l'arrière tout le long de cette courbe-corne, de cette courbe-lune. De fils d'or et de soie, je soulignerai le trait de rameaux d'olivier chargés de fruits, y sèmerai comme voudra le vent, cigales, papillons, abeilles butineuses et de la base du cou, frôlant la clavicule, cascadant sur ton sein remodelé à la cire, une grande feuille de fougère peuplée de colibris s'enroulera jusqu'à la pointe du téton. De la taille, le long de ta hanche, une résille abritera volubilis et trèfles en guirlandes enchevêtrées. Ida y vuelta, tire l'aiguille sous ta peau fine, tresse l'or et les fils de soie, enfile les perles et les pierreries. J'allumerai au firmament de tes épaules douces, querida, des arabesques étoilées piquées de pétales épanouis de pivoines rougissantes.

Mes doigts hésitent encore à toucher le velours de ta peau, Maria, y tracer en retour les milliers de caresses de douceur que tes yeux réservaient aux étoffes soyeuses des héros du soleil et mes lèvres brûlent des baisers avortés que j'attendais dans ton ombre. Reine de mes rêves d'enfant, tu verras, je te ferai plus belle que tu n'a jamais été et te remettrai au monde cousue d'ors et de lumières pour l'éternité.

CleG - Le Sambuc, le 7 février 2010
Ce jour-là,
l'ombre de la folie humaine
éteignit le soleil.
Ni aube claire, ni crépuscule troublant,
ni chien, ni loup hurlant,
d'alouettes muettes,
l'ultime chant
chavira au néant.
Mufle grondant
au levant l'absence,
cornes acérées de lune griffant
la noirceur d'un ciel mourant,
les toros expiraient en silence.
Funeste lueur de la folie des hommes,
ce jour-là fut nuit,
éternellement.


Les lumières de Tricastin

Pied à terre, une main posée sur la barrière du lopin qu'il bichonnait depuis qu'il a fait sa despedida et s'est éloigné du sable des arènes, Emilio tentait de mettre des images sur le désastre que toutes les chaînes de télévision avaient annoncé. En dépit de l'heure matinale, l'air suffoquait déjà, une brume collante suintait des canaux d'irrigation, rampait paresseusement aux premières plates-bandes où les pieds de concombre étiraient leurs lianes volubiles. Le ciel rose et or moirait de liserés ambrés la générosité des courbes aubergines. Gorgées de soleil, les grappes de tomates juteuses criaient à tue-tête “Regarde comme nous sommes belles, rondes, appétissantes ! Mange-nous, croque-nous ! Plonge tes dents dans nos chairs fermes, tièdes, goûteuses, régale-toi !“
Emilio avait soupiré. À première vue pourtant, rien n'avait changé. Non, rien de tangible, rien de visible, ni le parfait ordonnancement du jardin, ni la lumière vive qui plombe les feuillages, ni ce petit carré soigneusement préparé qu'il comptait ensemencer ce matin. Il avait beau scruter, plisser les yeux, faufiler son regard perçant entre les rangées du potager, entre la beauté et la tranquillité matinale, rien d'anormal, rien de mortifère, rien qui signerait l'extrême danger, la violence du poison ou l'imminente fin. Une aussi grande blessure devrait pourtant bien laisser des blessures comme l'incendie torture les troncs, ratatine les feuilles et anéantit les couleurs, comme la corne assassine déchire les muscles, explose les artères, délite les chairs et laisse sur la peau tannée l'empreinte brûlante de son passage, boursouflure violacée en forme de baiser sauvage.
Empoisonnés, pollués, irradiés, condamnés, sa récolte et son minuscule territoire de bonheur, la havre de ses vieux jours où toréer la terre féconde et blottir son amour orphelin depuis que Elisa s'est éteinte et l'a abandonné à sa solitude.
Malgré la menace, malgré la probable contamination en l'aval de la centrale, il avait poussé le portillon, avançait d'un pas lent dans l'étroite allée centrale bordée d'iris d'eau mauves et jaunes, incrédule et pensif :
“Tu vois, il y avait là tout ce qui m'attache à toi, le rouge écarlate de tes lèvres, l'émeraude de ton regard, la douceur brune de ta peau, l'air clair délicatement parfumé des matins heureux à te regarder t'éveiller les cheveux ébouriffés et le sourire plissé au coin des yeux, à guetter tes manières voluptueuses de chat étirant une croupe féline, braise et velours. Étreindre à l'étouffer ton corps de nacre, goûter ton ventre doré, la tiédeur de ton sexe épanoui et me réjouir de tes éclats de rire, sonores envolées de cloches au sortir des noces. Juste un petit bout de jardin qui te ressemble, un petit peu de toi, un brin de vie qui continue bruissant et vivace pour combler ton absence, le désert glacial de notre lit où plus aucune bataille matinale ne vient froisser les draps. Elisa, tu me manques tellement ! Toi qui m'a laissé provoquer les cornes des toros sans un mot pour m'en dissuader, sans un geste pour m'en empêcher, sans un regard pour me retenir. Toi qui a soigné mes blessures sans un reproche, silencieusement attentionnée, ton sourire et ta tendre patience pour quotidienne preuve d'amour, tu as promené ta bouche aimante à chaque horizon de ma peau couturée alors que la plissure de ton front de plus en plus profonde redoutait le jour noir où tu resterais impuissante à me guérir de la mort.
Pas une seconde je n'ai imaginé que tu partirais la première et me laisserais seul, éperdu de solitude plus brisé et rouillé de chagrin que cette pioche oubliée au coin de l'appentis. Douce Elisa. Il y avait dans ce jardin tout ce qui te rappelait à moi, ton amour, la vie qui grandit colorée et souriante, qui fait des fruit et se régénère de sa propre mort. Aujourd'hui une promesse de désolation, de végétation nocive, vénéneuse, condamnée à dépérir et disparaître comme si tu devais mourir encore une fois.“

Bravant l'interdiction de consommation de plantes maraîchères, Emilio avait choisi une grosse tomate, belle, joufflue à souhait, mordit à pleines dents le fruit charnu, en aspira la pulpe ferme, veloutée, fondante sur la langue et téta le jus tiède et sucré goulûment jusqu'à la dernière goutte avant de s'essuyer la bouche du revers de la main. Contaminé pour contaminé, il en mangea une seconde, puis une autre, en remplit dans un panier pour la route. Pourquoi se priver à l'heure du dernier voyage ? Il vissa sur sa tête la casquette qu'il tenait serrée, pliée en deux dans sa ceinture, enfourna dans un sac de jutte les outils entreposés dans le cabanon de planches serti de pois de senteur à l'entrée du terrain. Il cala le sac et le panier entre deux malles de cuir dans la remorque attelée à son vélo, et s'éloigna sans prendre la peine refermer la cloture derrière lui.
Pareillement ce matin, en quittant sa maison, il avait à dessein laissé la porte grande ouverte. A qui bon enfermer les meubles et les souvenirs ? Il ne reviendra sans doute pas, certains chemins ne se font pas à l'envers. Les objets, le logement douillet serviront à ceux qui, du moins il veut le croire, en ont vraiment besoin. Verrouillés ou pas, les souvenirs quant à eux le suivront à leur guise, jusqu'au bout de la route.
À l'intérieur de la maisonnette règnent l'ordre et la propreté, la vaisselle rangée, les meubles époussetés et cirés, le linge fraîchement lavé et repassé impeccablement plié dans les armoires, le lit fait recouvert d'un large boutis écru brodé d'initiales enlacées, deux E majuscules blottis dans un médaillon de fleurs des champs et de feuillages. Sur la table de la salle à manger, leurs lourdes têtes tournées vers la lumière du jour, un bouquet de pivoines du jardin espère le retour de la maîtresse de maison. Rien n'a bougé depuis qu'elle est... Juste le vide et l'absence immense. Elisa ne reviendra pas chantonner dans la cuisine odorante, épices, laurier, confits mêlés et le grand fauteuil d'osier ne grincera plus jamais du plaisir de ses longues lectures nocturnes sous l'oeil cyclope du lampadaire à breloques du salon. Elisa ne reviendra pas, Emilio s'en va. En franchissant le seuil, la gorge gonflée d'un sanglot trop longtemps retenu, il avait posé le plat de la main sur la pierre d'embrasement encore fraîche que les rayons matinaux ne tarderaient pas à cuire. Il avait caressé ce bout de mur poli par le temps et le frôlement des corps, tendrement, délicatement l'adieu aux doux et pesants vestiges du bonheur.

Sans un regard sur le jardin inondé de soleil, la remorque derrière lui grimaçant sur ses maigres essieux, Emilio s'était dressé sur les pédales pour lancer sa machine, ajusta la visière de sa casquette sur son front et disparut au détour du chemin des Barrinques entre les saules pleureurs qui bordent la Gaffière.

Je regardais la terre exhaler une transpiration grasse et jaunâtre. Du lointain, les clarines des toros traversaient la brume désordonnées et lasses comme le requiem évanescent d'une lente agonie, un unisson distordu, un choeur grippé qui se meurt épuisé de rouille. Je devinais plus que je ne savais ce qui se passait ; j'aurais du alerter sans doute. Sûrement. Distinguer l'insignifiant du grave, crier ? Qui aurait entendu, compris, qui pouvait accepter l'inconcevable et voir soudainement nos pires cauchemars prendre forme, couleur et consistance dans nos quotidiens cathodiques douillets noyés d'anecdotes surestimées et de drames minorés ? Qui ? Imbus de pouvoirs éphémères aux illusions d'éternité, nantis de petits privilèges mesquins et égoïstes, nous sommes assez couillons, si lâches ou trop passablement humains, perclus de rêves angéliques, bourrés de fausses certitudes pour admettre que ce pire-là – terrible, mortel, pourtant lointain et hautement improbable – puisse advenir de notre vivant et que sa marche est irréversible.

Il y avait eu, au premier jour d'août, cette phosphorescence suspecte dans le jardin, une onde passagère à la tête des herbes folles desséchées par le vent et quelques lucioles attardées aux pieds des cyprès. Il y avait eu, la semaine dernière, cette alerte à la centrale de Tricastin, cent-vingt-six kilomètres plus au nord, des débordements d'eaux de refroidissement dont on ne connaissait ni la réelle nocivité ni l'exacte quantité déversée dans les rivières, évidemment aussitôt minorée. Cent-vingt-six kilomètres au fil de l'eau.
Bien à l'abri de la tonnelle qui dégoulinait de vigne vierge et de clématites, l'esprit au-dessus du monde, invulnérables, nous buvions à la fin du monde, à la connerie, aux apprentis-sorciers, persuadés que nos pratiques “saines, lucides et responsables“ nous protégeaient de la bêtise, de la pollution et du reste, assez naifs pour oser croire encore à la probité des dirigeants, au sérieux et à l'indépendance des agences de contrôle. Bien évidement, si la chose s'avérait réellement grave, “ils“ n'auraient pas manqué d'informer la population, au pire auraient organisé la distribution par les gendarmes des pastilles d'iode naturelle.
Nous en avions profité pour trinquer à l'été, à la nuit étoilée loin des embouteillages, aux cigales endormies, aux grenouilles des marais, nous avions bu à la santé des touristes assoiffés, aux climatisations essoufflées, à la fraîcheur du rosé de Camargue, élevé bio, sans engrais ni pesticides, les ceps maintenus noyés en hiver par les eaux du Rhône, le meilleur remède contre les parasites.
Le Rhône qui, par un savant réseau de canaux, de fossé, de roubines de vannes, de pompes et de portes, abreuve nos terres et nos toros, va savoir ce qu'il charrie aujourd'hui en plus du plomb, des phosphates, du cyanure, des cadavres et autres saloperies ! Buvons, amis buvons, ce dernier vin d'avant l'atome ! D'une source énergie à l'autre, nous rivalisions d'invention pour la fabrication de carburants alternatifs, de ceux qui ne coûteraient pas cher, ne pollueraient pas et n'entameraient en rien l'autonomie alimentaire de la planète. Hôtes d'un Bacchus intarissable, en dieux excessifs et généreux nous recréions à coup de palabres le meilleur des mondes ! L'alcool délie les langues, libère les esprits, ouvre des avenues d'utopies à deux balles aux lendemains pâteux et moroses. Quelques verres de ce rosé frais au clair de lune et la douceur de compagnes à la peau fine et au tein de miel auront entamé mon instinct et ma clairvoyance ; le ciel si pur invite à la poésie, illuminé de myriades d'étoiles bleutées et zébré par la progression clignotante d'un avion au firmament des destinations estivales. Coulent les eaux lourdes de Tricastin dans le Rhône, je ne suis pas encore assez saoul pour partir en guerre en plein été contre le danger nucléaire, assez insouciant, trop confiant pour laisser à d'autres le soin exclusif de vérifier, contrôler, veiller... alerter.
Un vent léger s'était levé, doux caressant la fièvre des corps rompus, balayant l'ivresse incandescente et l'inquiétude. Tous sont allés se coucher. J'ai grillé une dernière cigarette en marchant paisiblement autour de la maison, m'attardant à la barrière des premiers enclos. Il y avait l'été surchauffé, vrombissant de jeunesse et d'amitié, et dans la roubine, un filet d'eau vive qui chantonne, gargouille, se faufile dans les roselières frissonnantes. Il y avait l'épée nucléaire pointée au murillo de l'humanité et tous nos yeux fermés.

Odeurs familières rassurantes de bouse séchée et de graminées gorgées de chaleur que le vent éparpille, moiteur capiteuse des berges des canaux d'irrigation qui désaltèrent les terres avides, sèches et craquelées. Comme si le tumulte des hommes les incommodait, c'est la nuit qu'elles osent s'épandre et s'épanouir ; j'en savoure la moindre fragrance avec délectation, une vague de plénitude et de délice qui envahit le corps et l'âme. Plus loin dans la pénombre entre les acacias rabougris par la salinité du sol et des embruns, les toros marmonnent entre eux, se frottent aux troncs rugueux, arrachent bruyamment des touffes d'herbe au sol sec et poussiéreux, fouettent leurs flancs d'un claquement de queue, soufflent, s'interpellent, se jaugent, s'ignorent, s'intimident. Je n'ai jamais été aussi heureux, je crois, que ces nuits d'été brûlantes et étoilées, accoudé aux planches des enclos à les écouter vivre, à les deviner, à les savoir là, tout près, juste là. À les imaginer dans quelques saisons franchissant la porte du toril, prenant possession du sable brûlant de l'arène, fiers, racés, explosant de bravoure et de puissance aux flancs caparaçonnés du cheval, indestructibles sous le fer, nobles et inlassables à la muleta. À les rêver graciés de retour en terre natale, amants éternels, enrichissant de leur sang les générations à venir.

Porté du lointain par le vent, un grincement mécanique semblait approcher, régulier et circulaire, un cliquetis métallique cahotant surmonté d'un grelot aigu finit par se fondre dans le tintement des clarines, le bruissement des roseaux et le bavardage nocturne des grenouilles sous la lune entamée. Les noirs n'avaient pas bronché.

Emilio avait encore vomi, la troisième fois depuis ce matin, des glaires, de la bile, du sang. Le corps secoué par des quintes d'une toux grasse et acide, la force lui manque, appuyer sur les pédales de son vélo, tirer sa précieuse carriole, alors marcher. Bientôt un semaine qu'il a quitté son jardin bordant la Gaffière, qu'il roule vers le sud, vers son sud, celui de l'enfance, celui de rêves plus grands que le ciel, un sud torride pour une carcasse lasse aux muscles raidis de fatigue, un sud aussi lointain qu'un mirage.
À la nuit largement entamée, il avait emprunté un petit chemin pierreux, d'une draille à l'autre entre les fossés profonds envahis de roseaux, il s'enfonçait dans les terres sauvages apparemment inhabitées. Il poussa une barrière et, en homme de la terre qui connaît l'importance d'une cloture, referma soigneusement l'enclos derrière lui. Une touffe dense de bambous bruissant, quelques tamaris aux inflorescences violines, le sol sec et croûté de sel entre les salicornes. Emilio s'effondra plus qu'il ne s'allongea, sur le dos, épuisé, les bras en croix, ses mains à plat tâtant la rugosité de cette terre dure, sèche, douce qui farine sous les doigts. Alors que la voûte profonde du ciel s'allumait d'étoiles à l'infini, une brise chaude et marine courait sur les rides de son visage émacié, brûlait le bord des paupières rougies soulignées de profondes cernes brunâtres. Haleine de douceur maternelle, le souffle enveloppant l'étreignit, le berça d'une somnolence chaude, sereine et souriante.
Sous le vent chaud et léger, les tiges des bambous s'entrechoquent régulièrement ; leur bruit mat et profond résonne dans le silence, en métronome sensible, rythme le temps et les gestes mille fois répétés, tendus, lents, longs. Le capote glisse au sol soulevant dans son sillage un voile de mince poussière, la toile empesée chuinte, chuchote, clapote, s'enroule sur la cuisse comme la vague dentelle le rivage avant de se retirer dans les profondeurs marines pour mieux d'épanouir au prochain assaut. Le torse nu mat perlé de sueur, les muscles fins bandés roulent sous la peau dorée, le visage suit la charge invisible, lèvres avancées, joues creusées, la bouche déformée récite des litanies silencieuses, de ces mots magiques qui ensorcellent des toros imaginaires et bâtissent des faenas de légende. Respiration, transpiration, Emilio a quinze ans ; ses rêves de géant germent dans chaque grain de poussière soulevé par sa muleta de fortune comme une valse au soleil et grandissent en solitaire entre mer et marais, au bout du monde des vivants.
Comme il est présent ce temps de l'adolescence au milieu de cette sansouire où Emilio revient au crépuscule de son histoire ! Le temps des rêves insensés, des courses à perdre haleine pour rejoindre son terrain d'entraînement, son bout de paradis entre terre et ciel. Ce n'est pas le hasard qui l'a conduit ici, au milieu de nulle part ; chaque chemin mène au recommencement, de la grande ronde de la vie, il faut savoir fermer le cercle. Son cercle à lui est croûté de sel, peuplé de grands toros luisant de lune bleue, conquérant en seigneur, le jour de leur renaissance, un ruedo de sable explosé de soleil frémissant d'espoirs.
Aux premières lueurs de l'aube pâle et rose, il a tendu au sol des ficelles, cordeaux traçant à l'ombre parcimonieuse d'un tamaris en fleurs, un rectangle d'un mètre sur deux qu'il creusait à la pelle et à la pioche. S'appuyant des deux mains sur le manche de son outil, il avait longuement considéré le paysage autour de lui, la lande aride et déserte, maigre de végétation de ses premiers entraînements, imaginant avec peine, la mort dans l'âme, l'onde nucléaire ravageant cette terre vierge et sauvage qui avait aguerri sa volonté, avait vu éclore et s'épanouir son art et sa sensibilité. En lambeaux, déchiquetés, rongés par les effluents radioactifs, les ruines du soleil s'effilocheront aux épines des acacias, à chaque brindille et les rêves abîmés tourbillonneront dans le vent et la poussière.
Il avait ajusté sa casquette, craché dans ses mains et recommencé de creuser. Une pelletée, deux pelletées, une quinte de toux secoua tout son être scié de douleur, les mains terreuses agrippées au manche de la bêche pour éviter de s'écrouler. “Debout torero, cette mort-là n'est pas pour toi“. Emilio tira d'une des malles de cuir de la remorque la toile rouge de sa muleta et son épée, la secoua pour en défaire les plis, l'équilibrer à sa main. Le corps cambré, le menton dans la poitrine, il se dirigea vers un toro immense et solitaire qui le toisait du centre de l'enclos. “Toro, toro, mira, mira“. Emilio avançait le bras tendu l'étoffe déployée devant lui, provoquant de la voix et du geste. La première charge fut violente, féroce, la tête armée engagée dans la toile qui conduit une large courbe. Des spasmes de braise consumaient ses poumons, liquéfiaient ses entrailles en magma fiévreux et putride. Ravalant bile et salive, les pieds ancrés dans la poussière, Emilio pivota le poignet, indiqua au fauve la voie pour achever sa course avant de le reprendre doucement, l'inviter dans l'éclosion d'un nouveau pétale écarlate hanté d'un vent léger et enjôleur. Une passe ralentie, une autre langoureusement enroulée autour de la taille, une autre encore onctueuse et parfumée de miel. Emilio se surprit à sourire quand une vague nauséeuse soudaine vint anéantir toute force, terrasser sa volonté ratatinée dans une brume flasque et molle où les couleurs s'éteignirent d'une pâleur exsangue auréolée de rubis alors que la corne rebelle transperce le corps blème et désarmé. La muleta glisse au sol, inerte, morte.

Sortis des bosquets épars, ils s'étaient approchés l'un après l'autre, lentement, farouches, méfiants, humant l'intérieur de la carriole basculée d'où dépassait l'étui de cuir travaillé contenant les épées, une paire de cornes emmanchées lustrées de sueur et un petit panier de tomates racornies tâchées de plaques noirâtres qui avaient dû être magnifiquement belles et goûteuses. Tout le jour, toute la nuit qui suivit, en cercle, les toros l'ont veillé, mugissant l'inquiétude et le chagrin.

Aujourd'hui, nouvel incident à Tricastin, une fuite de vapeurs chargées de carbone quatorze dans l'air. Le communiqué de la direction de la centrale se veut rassurant décrétant que cette anomalie bénigne n'engendrera aucune conséquence notable sur l'environnement et l'état sanitaire des populations ; on espère sans le vouloir un démenti de l'Agence Nationale de Sécurité Nucléaire.

Fort vent du Nord, l'été chavire l'insouciance. J'ai garni la tombe d'Emilio de touffes de salicornes ; les pois de senteur ici n'auraient pas tenu. À la tête, l'épée de mort plantée jusqu'à la garde, foudroyante, furieuse et rebelle marquera l'endroit d'une croix d'or finement ciselée que le temps patinera jusqu'à l'usure et l'oubli.
La nuit, le ciel se marbre parfois de couleurs jaunes et verdâtres ; c'est étrange, magnifique, mortellement beau. Très agités, les toros se sont rassemblés, ils frottent les uns aux autres unis dans la même respiration grave, longue et rauque, fourbissent cuir contre cuir, flanc contre flanc une énorme lame de fond inquiète, noire, luisante, mouvante, prête à déferler, les cornes pointées à la mer ; ils semblent vouloir migrer.
Instinct millénaire, sauvagerie de mémoires ancestrales : sans doute, savent-ils déjà l'imminence que nous nous évertuons merveilleusement à ignorer ou masquer d'espoirs biaisés.
CleG - le Sambuc, le 4 Octobre 2009
Orange Désiré

E
ncore gorgée de soleil et de gloire, tiède et douce sous mes doigts, la pierre saigne, je crois. Une étoile bleue vient de s'allumer, là, juste au-dessus de moi. Bleue, blanche, verte, c'est drôle je n'arrive pas à distinguer. “Concentre-toi Dédé, tu le sais, un petit effort“, dirait ma mère, la voix lasse ternie de trop longue patience. En vain. Est-ce donc si important la couleur des étoiles, maman. Voûte merveilleusement étale et ronde se détachant des murs clairs des arènes, le cercle immense du ciel s'assombrit, je m'éteins avec lui. Bleus, blancs, verts, rouges, sous les os disloqués de mon crâne fracturé, de minuscules éclats lumineux et filants traversent mon firmament engourdi rouge sang. Il fait un froid de rosée, je n'ai pas mal, j'attends.
Rouge, sanguine, orange, j'attends l'orange.

Moi, je pense que si on produit des choses, c'est pour les utiliser. Sinon, ça ne sert à rien, strictement à rien. Alors, le gars qui jetterait ce qu'il a de meilleur, ses forces, sa jeunesse, dans la fabrication de choses inutiles, ne servirait à rien non plus. Ce gars-là que les parents ont baptisé Désiré, c'est moi ; plus court, plus pratique, ils ont toujours dit Dédé. À quoi bon tailler deux mètres de bois précieux pour faire un couteau quand on n'a qu'une courte lame de trempe sommaire à emmancher ? Désiré s'avéra définitivement inutile puisque Dédé leur suffisait largement.
Je me suis souvent demandé si c'est parce que je suis comme je suis qu'ils ont préféré résumer en quatre lettres le déraillement que la nature a infligé à mon esprit, taire les rêves et oublier les promesses rivées aux dernières syllabes d'un prénom devenu trop long, tailler dans le vif et rogner les ailes d'espoirs naissants que mon handicap avait anéantis. Aujourd'hui, je crois qu'ils craignaient surtout que je ne puisse capter la complexité de ce que les mots ne disent pas, que je ne sois apte à saisir les nuances verbales, les excès et les aberrations du monde des humains ordinaires.
Autiste, pas débile ! Décidés à préserver le ravissement incrédule de parents tardifs, ils se sont usé à subir sans riposte les décharges cinglantes de mièvrerie, de compassion faussée et obscène, affronter la dureté de regards suspicieux et sournois, les chuchotements malveillants, les sous-entendus dégoûtés. Aveugle et sourd aux autres, moi, je m'en foutais. Rien à faire qu'on me dévisage en sauvage exotique, en curiosité associale trop visible, qu'on dise erreur de casting ou surplus improductif ; je m'en fous encore aujourd'hui, presque.
 
Prénom voué aux basses-fosses des rêves évanouis, une poésie avortée à la frontière de syllabes inarticulées, Désiré a failli être, Dédé est resté inachevé, comme un soupir, un bonheur enroué, un fardeau ficelé d'amour, lardé d'un long dévouement que les années d'abnégation en vase clos teintent de bile ravalée, d'aigreurs purgatoires et de sombres ressentiments. Toute patience épuisée, vinrent le désarroi et la colère. Cocon fendillé, brisé, désagrégé.
Alors depuis quelques mois, me voici Dédé Le-Gobi au CAT “Les  Abeilles“, (centre d'apprentissage par le travail) où je suis interne depuis la rentrée. Le gobi est surnommé poisson-couillon par les pêcheurs de Méditerranée tant il est vorace et se laisse facilement berner. Vérification faite dans le miroir, ni peau écailleuse, ni grosses lèvres charnues, ni paire d'yeux globuleux et proéminents, j'ai préféré penser que c'est à cause de mon regard hébété de nouvel arrivant que les autres pensionnaires m'avaient rebaptisé dès mon arrivée.
J'aime les poissons autant que les têtards, pas les regards biais et ces rigolades balancées d'un pied sur l'autre, encore moins qu'ils me touchent. Envie de crier, de les écharper, d'arracher leurs langues baveuses, leurs mains baladeuses et les bouffer chaudes et sanguinolentes pour qu'ils se taisent, qu'ils cessent de me dévisager, de me bousculer, de me tripoter, d'entrer dans mon monde par effraction. M'enfuir, me cacher. “Laisse couler, c'est de l'eau, rien que de l'eau“. Ma mère embrasse mes poings serrés griffant le fond de mes poches, elle murmure dans mon souvenir, ses mains douces et aimantes enserrant mon visage, apaisante, convaincante. Je fais des efforts surhumains. Rester, ignorer la meute. Ici, je dois apprendre à faire des choses qui servent, les larmes finissent par sécher, pourquoi pleurer ?

Dans l'atelier des mouchoirs, entre des murs vétustes récemment blanchis d'une épaisse peinture brillante, l'atmosphère est lourde, tendue, studieuse, focalisée, appliquée. Tangible, la lutte acharnée de chaque seconde : vaincre la matière rebelle d'une souplesse de traître, apprivoiser l'emballement intempestif des machines à coudre qui déraillent, maîtriser le tremblotement des doigts gourds et crispés à enfiler des aiguilles aux chas monstrueusement étroits, charger les canettes, les enclencher dans des tripes mécaniques grasses, souterraines et sombres.
Autour de l'immense table de formica beige, silencieux et attentifs, nous sommes quatre au travail, quatre bagarreurs à l'oeuvre, quatre acharnés luttant contre nos démons, nos échecs et nos peurs ; Etienne aux ciseaux qui coupe et taille les pièces de tissus colorés, le coude bloqué au milieu du ventre, Anna, la langue pendante au coin de la bouche, qui arrête les fils et plie les mouchoirs, Hervé, l'oeil écarquillé derrière ses culs de bouteille, qui les emballe dans un étui de carton imprimé, et moi, Dédé Le-Gobi à la machine qui surfile les bords des pièces de coton.
Quatre au combat, bataillant en corps à corps vital contre nos maladresses et nos inconstances, nos incohérences, nos lubies et nos humeurs pour fabriquer des centaines de pochettes de mouchoirs pour la corrida. Cinq mouchoirs par pochette, un blanc, un bleu, un vert, un rouge, un orange, tous carrés, tous aussi parfaitement carrés que nous sommes, nous, douloureusement tordus et inachevés. À intervalles réguliers, sursauts intempestifs de ressorts trop longtemps bandés par l'intensité de l'effort, le bras torve d'Etienne se détend et son épaule secouée de tics ballotte dans l'air une aile de chiffon, Hervé brame au plafond en ajustant ses lunettes à coups de petite claques rapides sur ses oreilles et Anna ravale bruyamment la salive qui file au bout de la langue, puis lèche lentement chacune de ses lèvres dans un long soupir d'aise.
Arc-bouté sur le pied de biche de la machine, la petite lampe me chauffant la joue comme un long baiser, point à point, je borde chaque côté du mouchoir d'un surfilage précis, méticuleusement droit et régulier. Respiration lente et profonde, le bout de tissu qui file sous mes doigts concentre toute mon énergie, toute mon attention, ne pas dévier du plateau, veiller à ne pas laisser le ronronnement mécanique déborder ma volonté. J'aime ce travail bien fait, propre, consciencieux, carré ; chaque pièce achevée est une victoire que je claironne et savoure d'un tour joyeux et débridé de l'atelier, le mouchoir brandi à bout de bras avant de revenir m'asseoir, libéré, pour piquer le morceau suivant.
De toutes les couleurs cousues, l'orange est pour moi le fleuron de la réussite, la flamboyance récompensant l'effort et la constance, la touche finale qui vient trôner sur le dessus de la pile, le joyau de braise incandescente, la perle coralline que Hervé attend, l'oeil bigleux derrière ses lunettes fumées pour emballer le lot et sceller l'enveloppe de cellophane d'une étiquette marquée du logo du centre.
Et parmi les formes innombrables, je considère le carré comme la perfection incarnée, irréprochable, rassurant de symétrie, d'équilibre et de régularité. Quatre côtés idéalement égaux, quatre angles droits, une géométrie sans tergiversation, franche, simple, universelle. Quadrilatères, losanges, rectangles, toutes les autres formes sont des accidents de la nature, des fantaisies, des tortures qui étirent ou réduisent les côtés, pincent ou dilatent les angles. Il arrive même, comble d'inélégance, que les côtés ne soient ni quatre ni égaux, les angles même pas droits, alors tout déraille et cette foutue machine s'aventure à coudre plus vite que mes doigts. Hexagone, octogone, heptaicosagone, ennéahectogone, tout et n'importe quoi, un grain de poussière dans la lumière, un pentadécagone croisé ou cette mouche entêtée à vrombir autour de mes oreilles. Mon monde est peuplé d'accrocs défaillants à la rigueur géométrique, d'esprits aussi tordus que les corps, d'insectes bruyants et tapageurs. Mouche, couche, souche, touche, douche, louche, bouche. Bouche. La belle et grande bouche de Anna, sa bouche fraise, framboise écrasée onctueuse aux brillances cerise que j'aimerais tant embrasser.
Le nez en l'air vers la fenêtre jaunie de l'atelier, je me demande si Anna voudra que je goûte à sa bouche demain à la corrida où nous allons tous les deux.

J'ai froid, les fesses meurtries par les pierres des gradins, j'ai faim un peu. Tout le monde est parti, l'entracte sûrement. Hors de question que je perde ma place, le poste d'observation idéal plongeant sur la rambarde de la présidence d'où je peux savourer chaque sortie de mouchoir affiché d'un geste rapide et nerveux. Le centre du pouvoir réside précisément dans ces dix centimètres de balustrade en bois lustré d'où une main armée d'un carré de tissu indique ses décisions au peuple de l'arène et au monde. Cinq mouchoirs gorgés de sueur. La sueur opiniâtre et hargneuse pour nous extraire de l'ombre, infléchir la course et exposer en pleine lumière notre destin de monstres présumés, de damnés oubliés, quelle responsabilité pour l'atelier ! J'en ai fièrement conscience et ne veux rater aucune miette du privilège qui nous est donné d'assister à la reconnaissance triomphale de notre labeur.
On ne nous avait jusqu'alors confié que des réalisations sans importance, sans aucune utilité, un entraînement sans enjeu, sans réalité pour affiner la technique, régler les automatismes, parfaire les gestes. Des boites gauchies éternellement vides, des plateaux boiteux, des torchons inachevés effilochés et délaissés pèle-mêles sur des étagères croulantes de poussière et d'échec. Mais là, nous étions entrés de plain-pied dans la vraie vie, celle qui ne croupit pas d'oubli dans la pénombre crasseuse d'une réserve de centre d'adaptation. Pour la première fois, nos existences marginales et monotones était illuminées du bonheur simple de la réussite qui nous faisait imperceptiblement bomber le torse de la satisfaction d'y être arrivés, de nous être dépassés, d'être reconnus enfin, pour ce que nous avions accompli. Cinq mouchoirs couleur de soleil, la vie côté lumière.

De la pochette, on a déjà agité le mouchoir blanc, le vert, le bleu une fois, le tour du rouge et de l'orange n'était pas encore venu. Morne, neutre et sans intérêt, peu m'importent le rouge et sa banalité primaire trop galvaudée. Mais, orange ! La symphonie triomphale d'un soleil de cinq heures chaud et diagonal, le tumulte fauve d'une irruption de braise, la puissance inaltérable d'un magma vital et souterrain, la beauté sereine d'un horizon sans voile à la pulpe sanguine. Orange désir, orange Désiré, et la patience affolée. Orange comme la promesse d'un baiser.
Et les lèvres d'Anna serrées, grises et glacées, lassées d'attendre l'improbable retour de la fête, fatiguées de grelotter à guetter le silence minéral qui allonge ses ombres sur le sable. Anna est partie, sa bouche aussi, disparues en maugréant dans la pénombre des arcades.

Monsieur, la corrida est terminée, c'est fini, vous ne pouvez pas rester là., faut vous en aller.
Mais, moi, j'attends l'orange.

“J'ai vraiment cru qu'il se foutait de moi, je lui ai dit qu'à cette heure-ci, y avait plus d'orange, ni de rouge, que le feu était au vert pour qu'il parte vite. Qu'il ne pouvait pas rester, c'était interdit, que sinon j'allais appeler la police“. Pâle et hébétée, Martine serrait d'une main les manches de son balai et de sa longue pelle, l'autre froissait nerveusement le bord d'un sac poubelle béant qu'elle n'avait pas lâché. Elle détourna son regard du corps brisé étendu sur la pierre, ramassa une canette écrasée sous un banc, puis un papier un peu plus loin, l'oeil errant au raz du sol, cherchant dans les détritus abandonnés le réconfort de choses connues auxquelles raccrocher son désarroi. “Il a paru réfléchir quelques secondes, mais se mit à répéter cette histoire d'orange incompréhensible en se balançant d'un pied sur l'autre, puis entreprit de brasser l'air de grands gestes en marchant de long en large d'un bout à l'autre du gradin. Il gesticulait, marmonait, rouspétait, criait que si on fait des choses, c'est obligatoirement pour s'en servir, que sinon, ça ne sert à rien. Absolument à rien. Mais pas l'orange, pas l'orange. Il hurlait, l'écho répétait au ciel obscurci la furieuse flamboyance du couchant et, lave bouillonnante contenue, la colère se déversait en flots désordonnés et rageurs le long des gradins, arpentait les travées, enjambait les dossiers et les barrières, ébranlait les rambardes, cognait les pierres sourdes et grises, dévalait les escaliers lustrés de rosée, glissait, tanguait, trébuchait, culbutait et bascula. Bascula...“.
De la main, elle désigna la chute, renifla, fouilla nerveusement dans la poche de sa blouse à la recherche d'un kleenex, en sortit pèle-mêle un petit peigne édenté, le cellophane vrillé d'un bonbon au caramel, un bout de papier aux pliures jaunies et à défaut de mouchoir, un vieux chiffon à poussière difforme vaguement orangé avec lequel elle sécha furtivement le filet de larmes qui glissait le long de sa narine.

Le ciel jais étend son aile de corbeau au-dessus de ma tête éclatée. Sous la pierre refroidie, les gradins rugissent et le sable s'enflamme, les couleurs tournoient au nez de l'orage grondant, croupe vaillante, cornes engagées, la course franche renouvelée, la courbe enseignée dans le chuintement écarlate de la toile offerte et déployée, respirations en apnée savourant la volupté et la beauté, l'accomplissement d'une vie. La grâce est rare, je sais, et ma chute mortelle.
Les étoiles sont éteintes, restent le visage de cette inconnue debout, pâle, et ses larmes réfugiées dans un chiffon décoloré en guise de mouchoir. Orange, Désiré, orange.

Cleg, 22 Octobre 2009, sous l'orage au Sambuc.

bibliographie

  La Sombra del Sol
nouvelles taurines
à paraître en 2011
(Cairn)
nouvelle in recueil "Brume et autres nouvelles du prix Hemingway"
(Diable Vauvert, 2010)
250 réponses à vos questions sur la tauromachie
en co-écriture avec
Christophe Chay et Jacques Massip
(Gerfaut, 2009)

Les Taureaux Rêvent aussi
(Cairn, 2006)
épuisé

Et la Lune nous regardait
(Cairn, 2007)

Q
uelques derniers exemplaires disponibles
à la Boutique des Passionnes d'
Arles

Texte libre



"Et la lune nous regardait"
envoyé par Catherine Le Guellaut

Copla (poème)
illustrations d'Albert Martin
sur une musique de Mariano Martin.
 

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