Du ballaste montait une odeur entêtante de souffre et de goudron, les cigales alertées s'étaient tues, toutes, mues par un unique instinct collectif invisible et indissociable. Comme nous,
respiration économe, oreille tendue, elles épiaient immobiles et silencieuses, le moindre souffle de vent, la vibration la plus infime, la genèse du tumulte ou l'infini mystère des choses
invisibles.
Pas après pas, le pied glissant sur le trait d'acier comme un funambule sur son fil, le menton pointé en avant bravant l'inconnu, Paco avançait lentement vers le trou béant noir de fatalité,
fanfaronnant une légèreté d'âme tout juste contestée par le tâtonnement maniaque de ses orteils assurant nerveusement l'adhérence des semelles sur le rail luisant d'huile et de soleil. Un rictus
bravache au coin des lèvres, il nous souriait silencieusement, haussant les épaules pour adopter l'air détaché et supérieur de ceux que la peur ne peut atteindre. Les bras en balancier
cherchaient l'équilibre, la sûreté du geste, une sérénité apparente que le long sifflet modulé en trois tons aspiré dans le tunnel figea ses lèvres d'une rigidité panique.
Une goutte de sueur captive s'échappa d'une mèche de mes cheveux et s'insinua brûlante, venimeuse et acide à la lisière de mes cils. Les yeux rougis à force de fixer l'ouverture rugissante du
tunnel, je ne respirais plus, je ne vivais plus, mon coeur suppliait que j'intervienne, que je lève le défi insensé, idiot, absurde. Tétanisé, je subissais de la tête aux pieds le tremblement
sourd fourbissant des entrailles de la terre son obscur dessein. Incapable de parler ou de bouger, plaqué contre la pente escarpée, les arêtes vives des pierres me torturaient le dos et les
fesses. Collé contre moi, Manu gigotait, fébrile, cherchant genou à terre une stabilité précaire et le meilleur angle qui lui permette de filmer l'exploit avec son téléphone portable.
“Pas compliqué, tu marches sur les rails, le train fonce sur toi et toi, tu avances vers lui le plus longtemps possible, tu vois, comme un torero face au toro. Moi, je filme tout et je bascule le
video-post sur internet. Mortel, on va faire un carton“. Lui qui d'ordinaire traînait son ennui jusque dans la mollesse de ses tee-shirts délavés avachis sur son torse creux et apathique, comme
l'oriflamme dépenaillé de ses illusions perdues, Manu nous avait paru étrangement possédé, animé d'un feu intérieur que nous ne lui connaissions pas. Le regard halluciné d'excitation, il nous
avait vanté son idée hier soir sur les marches du parking du supermarché. Avec force interjections et gesticulations, il nous avait promis en connaisseur une expérience génialissime, des
sensations de “ouf“ qui décoiffent à vie et forment les légendes, les héros, les vrais, ceux dont on se souvient, comme il disait. “Je sais où il faut aller, on ne sera pas dérangés“. La boca de
la muerte. Son père, conducteur de train lui avait souvent parlé de cette longue courbe dans le tunnel ouvrant aussitôt sur la descente dans un étroit goulet. Il faut réduire la vitesse au
maximum juste avant le virage, les chauffeurs le savent tous ; éblouissante de blancheur au sortir des ténèbres, la pente abrupte, encaissée et surchauffée avale aussitôt le train dans une
glissade aux enfers de plus d'un kilomètre, inexorable, lourde machine infernale emballée par son propre poids aspirant au passage les garennes écervelés et les mulots trop amoureux. Moucherons
fragiles et dérisoires percutés par la dévoreuse d'acier filant dans son abîme mécanique, seuls les chocs répétés des corps broyés sur les déflecteurs, les os fracassés sur le pare-brise de la
cabine rappellent aux chauffeurs, saouls de vitesse, enivrés du défilement fantomatique des paysages en lignes colorées et fuyantes, que le monde extérieur continue d'exister, de chair et de
sang.
Nous avions quitté les dernières zones habitées et dépassé par le nord les entrepôts déserts en ce jour férié pour nous faufiler dans une brèche du grillage que les ronces et les liserons
masquaient en partie. Ultime frontière rouillée avant l'aventure, nous abandonnions, fébriles, les terrains connus de l'oisiveté ordinaire, les horizons ternes qui clôturaient nos quotidiens sans
surprise de mômes blasés. De l'autre côté, la pente caillouteuse fondait en entonnoir sur les voies chauffées à blanc au soleil de juillet. Plus assis que debout sur nos jambes, nous avions
dévalé de dévers, les schistes éboulés se dérobant sous nos poids, les mains écorchées au tranchant des silex, agrippés aux rares épineux entêtés à survivre entre les rocailles, la poussière et
les lambeaux plastiques déchiquetés échoués ici comme dans une fosse commune de détritus anonymes.
Les cinq heures plombaient le fossé et les rails d'une lumière aveuglante. Le tunnel avait englouti le dernier sifflet dans son obscurité, givrant nos coeurs à les briser sec. Paco avait pali de
la tête aux pieds, sombre héros de bande dessinée en noir et blanc, mâchoire serrée taillée à la serpe hachurée d'ombre et de détermination, les yeux cernés fixes tendus vers le gouffre où
fourbissait l'orage. Pied à pied, la semelle pleurant sa gomme à chaque centimètre gagné, il progressait en somnambule dans l'atmosphère suffocante, les bras légèrement écartés, les doigts
livides pianotaient dans l'air les notes aigrelettes d'une ronde enfantine. “un au jardin, deux, trois au bois, cinq, six au paradis, sept, l'enfer pour celui qui reste“. Automate exsangue et
aveugle en équilibre sur le fil de sa vie, Paco avançait toujours, aimanté par le rugissement de l'ombre, par le crissement métallique grandissant éructé de la bouche de la mort. Le visage
couleur d'acier, il était rail blanchi au soleil, étincelant profil dressé à la charge rectiligne, il était train et tonnerre, il était le tremblement et la terre, l'éclat de l'ombre surgissant à
la lumière.
J'ai dû fermer les yeux, bredouillant une incantation du bout des lèvres gercées de fièvre et d'inquiétude. Entre mes cils, la silhouette de Paco, gracile avance, auréolée de soleil et de
silence. En équilibre sur son rail, pied gauche avancé, il tend sa main droite devant lui, largement ouverte, offerte à la fureur du mufle mécanique. Au bout du bras tendu, un petit coup de
poignet léger captant l'oeil du phare contraire infléchit la course rectiligne, invite la masse obscure à suivre la large courbe que la main dessine autour de la ceinture. Battement cadencé du
coeur d'acier, des bielles, des vérins, grincement langoureux de la trajectoire contrariée, de la ligne droite incurvée, du métal agressant le gravier. L'ébène locomotive s'arrondit et s'enroule
autour de la taille, passe et frôle tirant tout son train dans le même sillage, se retourne lentement, lourdement, puissamment, revient. Les deux pieds en équilibre sur son rail, Paco reprend la
tête au creux de sa main, sculpte une nouvelle courbe douce, longue, onctueuse, légère, éblouie, imprimant à la fonte la profonde rondeur d'une voute étoilée, un ruban de nuit ondulant autour de
son corps immobile nimbé de lumière. Paco sourit et l'éphémère beauté me rend soudain heureux, neuf, bon.
Hurlement de loup du fond des ténèbres. Sifflets, tonnerre.
Sous mon corps collé au talus, le sol grondait, grinçait, grimaçait. Du tunnel la rumeur enflait, grossissait, fracas de forge bouillante d'huile et de cambouis, martèlement cadencé d'un coeur
sur pistons. Le ciel explosait de tout son bleu et je criais dans la tourmente. “Bouge, Paco, bouge-toi de là !“. Eclair de fonte issue des entrailles de la nuit, la bouche crachait la mort et
Paco se dressait sur le trait de lumière. Il avançait encore. Les freins crissaient, stridents. Un pas, un autre. Dans sa cabine, sémaphore désespéré et aphone, le conducteur agitait les bras
derrière sa vitre. Un souffle, un bond, je ceinturais Paco et l'aplatissais violemment sur le côté de la voie alors qu'il esquissait de la main droite la douceur d'une passe, relâchée, basse à
l'adresse de la locomotive qui fondait vers son abîme.
Manu fulminait en silence, les doigts pianotant nerveusement sur le clavier de son portable où rien ne semble avoir été enregistré. Je ne sais combien de temps nous sommes restés allongés tous
les deux, Paco le visage plaqué dans le ballaste, et moi couché de tout mon long sur son corps, à le sentir vivre, revivre, renaître sous moi, à respirer le nez dans ses cheveux l'odeur de sa
sueur, de sa peur, de nos peurs, à discerner celle plus fugace d'un fauve imaginaire imprégnée à nos peaux mêlées. Sans doute, le temps que les cigales reprennent leur joyeuse cacophonie au
couchant, indifférentes à notre folie. Le temps qu'au fond de notre fossé, la lumière cède à l'ombre, le temps je crois que la fureur s'éteigne à l'horizon confiant au vent marin, son sifflement
modulé, long comme le cri de la mort qui passe.
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